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Sur écoute

23 septembre 2012

I guess I failed

Doux échec

À retenir

Ces sentiments-là

Qui caracolent maintenant au loin

Toutes clôtures sautées

J’imagine que j’ai échoué

Sweet fail

Par trop d’envie de me perdre dans tes yeux bleus verts gris

Et d’embrasser tes mains

Et de plonger, et de plonger

Dans une paisible intimité

Où je suis enfin moi sans peur et sans jugement

Sans rien à cacher

I guess I failed

Doux échec

Ce qui nous laisse mon cœur

Ma belle surprise défriendzonée

Avec un problème, un beau problème

Et aucune envie de le régler

J’imagine que j’ai échoué

Sweet, sweet fail

L’avenir confirmera la défaite

Ou amènera assez de lumière

Pour que novembre batte en retraite

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Conversation de cadre de porte

8 février 2012

tempête électrique entre nos corps décemment espacés

protégés bras croisés

qu’importe

ce ne sont que supports graciles pour cerveaux suractifs

se parlant sur la pointe des mots

et le moindre « you and I » envoie des salves de papillons

en territoire. hostie. il.

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Le Boy

9 janvier 2012

Ma tête a décrété l’arrêt de la folie entre trois charmes cassés à son sourire poli

 

J’en trouverai un moins beau juste pour me tenir chaud

J’ai trouverai un plus vieux car l’amour c’est sérieux

J’en trouverai un à moi, un fiable et stable alpha

Je suis une femme blindée aux visées justes

quoique légèrement de travers

qui a vu, connu, vécu, vaincu

 et croit pragmatiquement au vert

 

Mais mon cœur de 16 ans

Mais mon cœur de 16 ans

Ne sait pas ça, ce soir, ne sait pas ça.

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Génétique (deuxième partie)

11 décembre 2009

Texte présenté au Cabaret des Auteurs du dimanche le 7 décembre 2009. Thème: “Génétique”.

Première partie ici.

Si les Popocaoui pouvaient constater librement les résultats hilarants obtenus avec les chèvres et les lémuriens, Barbeau restait cependant très discret sur ce qu’il mijotait avec les porcs. La seule chose que les villageois pouvaient voir quand ils gravissaient la butte pour prendre de ses nouvelles était que de nouveaux porcelets naissaient et mouraient à intervalles réguliers dans l’enclos.

Après quelques mois de recherches intenses, ayant complètement abandonné l’espoir de rentrer au pays, Barbeau devint bizarre. Il menait désormais une vie isolée, ne sortant qu’à la nuit tombée. On pouvait l’apercevoir de loin, plongé dans des conversations apparemment fort sérieuses avec le gorille. Les Popocaoui soupçonnaient également qu’il avait commencé à expérimenter sur lui-même. En effet, dans les rares moments où on l’apercevait jour, il paraissait évident que sa peau miroitait au soleil, comme les vampires dans Twilight. Cela créa d’ailleurs une véritable commotion chez les adolescentes de la tribu. La moitié d’entre elles se mirent à éviter prudemment les abords du laboratoire, tandis que l’autre moitié s’y promenait constamment, à moitié nues, avec des garrots de lianes autour des bras et des jambes pour faire saillir leurs veines le plus possible.

Toute cette jeune chair ainsi exposée aurait pu troubler Barbeau, n’eut été de son attention entièrement accaparée par ses travaux et de son intérêt naissant pour les mœurs des chèvres transgéniques. On le vit de moins en moins. Il se mit à compter sur les lémuriens pour lui ramener de la nourriture. La saison des pluies revint. Le gorille finit par succomber lui aussi aux avances constantes des chèvres.

Les Popocaoui étaient inquiets.

Finalement, un matin où il s’aperçut qu’il n’avait pas vu Barbeau depuis 13 jours, Luke Obama Massi Dengo Mwumbu gravit la butte et frappa timidement à la porte de la cabane. Ne recevant pas de réponse, il entra et trouva Barbeau mort. Curieusement, celui-ci était vêtu comme pour voyager, et une grosse valise pleine trônait au milieu de la pièce. Les lémuriens s’affairaient déjà à l’embaumer et à lui lisser les cheveux. Ils se disputaient aussi sur la nuance de fleur d’acacia avec laquelle il convenait de lui teindre les joues. Ce n’était que grognements, petits cris et grincements de dents. Le guerrier ressortit pour aller annoncer la mauvaise nouvelle. Les yeux pleins de larmes, il ouvrit la porte de l’enclos au gorille et le regarda retourner vers la jungle. Ce soir là, on enterra Barbeau derrière l’enclos, dans les sanglots de toute la tribu qui l’avait accueilli.

Les Popocaoui ne s’étaient jamais intéressé au cadre précis entourant les travaux du scientifique. Il jugèrent toutefois plus prudent d’attendre quelques années avant de prévenir les autorités du décès de Barbeau. Celles-ci notifièrent à leur tour la maison-mère de la compagnie, qui dépêcha une équipe sur les lieux. Quand ils arrivèrent, le dernier lémurien savant était mort depuis longtemps et on cacha en vitesse la dernière chèvre transgénique cochonne derrière la maison de la sage-femme.

Les hommes de confiance de Monsanto entrèrent dans le laboratoire et en ressortirent un long moment plus tard, certains en vomissant. Ils brulèrent le labo jusqu’au sol et repartirent en toute hâte. Certains mirent des années à se remettre de ce qu’ils avaient vu là : des rangées et des rangées de bocaux de formol pleins d’étranges porcelets morts. Quand le conseiller juridique senior Lucas Bergstein s’était emparé d’un bocal pour confirmer leur vision, celui-ci avait oscillé entre ses mains tremblantes. Alors, tous avaient pu voir s’agiter sur le dos du porcelet des embryons d’ailes, comme s’il avait voulu fuir le plus loin possible.

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Génétique (première partie)

11 décembre 2009

Texte présenté au Cabaret des Auteurs du dimanche le 7 décembre 2009. Thème: « Génétique ».

Le guerrier Popocaoui qui se tenait devant Samuel Barbeau lui avait ramené le télégramme à la faveur de son expédition mensuelle en pyrogue jusqu’à la plus proche agglomération, à plus de 300 km de là. Il avait aussi ramené une copie du film Twilight, et des popsicles au raisin. Il en suçait d’ailleurs un d’un air grave pendant que Samuel lisait. Le télégramme disait :

« Abandonnez les recherches sur le cochon nouveau et amélioré et détruisez les preuves. Nous avons été déboutés de nos 162 demandes de brevets sur le génôme porcin. Maudits hippies. Palin en 2012!»

C’est dans ces termes que Hugh Grant, président directeur général de la compagnie agroalimentaire Monsanto, et homonyme de l’acteur emblématique de la coupe champignon dans les années 90, mettait un terme à trois ans de travaux acharnés, accomplis en secret dans cette île isolée. Barbeau encaissa le choc.

- Des mauvaises nouvelles, les barniques?, lui demanda le guerrier, la langue bleuie par le popsicle.
– Très mauvaises, répondit Barbeau. Merci, Luke Obama Massi Dengo Mwanbu.

Et Barbeau marcha lentement vers le sommet de la butte, à la lisière de la jungle, où s’élevaient sa cabane et son laboratoire ultrasecret, et où vingt-quatre cochons transgéniques grognaient de joie en se roulant dans la bouette, ignorants de leur sort.

Ce n’est qu’au milieu de la nuit que le scientifiqe réalisa que le télégramme n’évoquait aucunement son rapatriement. La compagnie, pour éviter d’ébruiter ses recherches rendues inutiles, était bien capable de le laisser croupir pour toujours sur cette île perdue. Elle savait très bien que sa peur maladive de l’eau lui interdisait, en plus de la vie sexuelle favorisée par une hygiène normale, le long et hasardeux trajet en pyrogue. Sans l’hélicoptère qui l’avait amené là, il était pris au piège.

* * *

Le lendemain, Barbeau informa Luke Obama Massi Dengo Mwanbu qu’il lui cédait le troupeau de cochons, sauf quatre ou cinq bêtes qu’il souhaitait garder pour l’élevage. La tribu ravie organisa un grand barbecue le soir même. C’est en les voyant se régaler de jambon à l’ananas et de popsicles autour du feu, et en voyant les emballages de popsicles s’embraser comme des lucioles, que Barbeau eut une idée.

Après une nuit agitée, le scientifique examina ses options. Les porcs n’étaient pas les seuls animaux à gambader autour du labo. Au fil des années, Barbeau avait aussi acquis trois chèvres, un vieux gorille inoffensif et quelques lémuriens. Pendant que les villageois se tapaient tous Twilight sur l’unique télé du village, il se mit au travail dans le labo.

Ses premiers essais furent plus ou moins concluants. Les chèvres à qui il avait implanté des gênes de jasmin et de léopard des neiges ne développèrent aucune caractéristique digne de mention, à part une tendance marquée à se frotter partout et à décocher des œillades ravageuses à tout mâle qui s’approchait à moins de dix mètres, peu importe son espèce. Cela amusait beaucoup les Popocaoui, mais effrayait le gorille.

Les lémuriens, par contre, une fois croisés avec des termites et des betteraves, développèrent une intelligence exceptionnelle. Souvent, Barbeau rentrait de sa marche quotidienne et constatait qu’ils avaient fait le ménage du bureau, ou encore amélioré son système de classement. Leur seul point faible semblait être une étrange fixation sur le siège des toilettes : si Barbeau avait le malheur de le laisser levé, comme à son habitude, il retrouvait à son retour ses notes couvertes d’urine, ou sa cafetière profanée d’odorante façon. Barbeau songeait alors à son ex-femme, un brin nostalgique.

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Sainte-Flanelle

12 avril 2009

Texte présenté au Cabaret des auteurs du dimanche le 12 avril 2009. Soirée spéciale « Sainte-Flanelle ».

M. Bob Gainey
Directeur gérant, vice-président exécutif et entraîneur par intérim
Club de hockey le Canadien

M. Gainey,

Je vous écris en espérant m’adresser cette fois-ci à la bonne personne. Le gardien de sécurité du centre Bell est un être taciturne et remarquablement peu doué pour répondre à ceux et celles qui osent l’arracher à son petit écran et à son sac de Doritos. Conséquemment, j’ai déjà perdu un temps précieux à essayer de contacter le commissaire Bettman, ainsi que ce type bien rasé qui, aux dernières nouvelles, est encore propriétaire de votre équipe, du moins jusqu’à ce qu’il la vende à un magnat chinois du porno, ou à Guy Laliberté, ce qui revient un peu au même. Lasse de ces délais indûs, j’ose croire que vous serez en mesure de répondre favorablement à la demande grave et pressante qui me pousse à vous écrire aujourd’hui.

M Gainey, je voudrais aposthasier.

C’est un mot compliqué pour un natif de Peterborough, je l’admets. Laissez-moi préciser ma pensée. M. Gainey, je désire renoncer formellement à ma foi dans la Ste-Flanelle et être dorénavant considérée officiellement comme une athée du Bleu Blanc Rouge. Oui, vous m’avez bien lue.

Je tiens à préciser, M. Gainey, que je ne suis pas, comme vous pourriez le penser, une croyante déçue, éprouvée dans sa foi par vos déboires des dernières années. Non. Je suis plutôt une authentique non-croyante, incapable de feindre plus longtemps un quelconque sentiment d’appartenance. Si vous voulez bien vous donner la peine de consulter les griefs énumérés ci-après, M. Gainey, je suis sûre que vous n’aurez pas d’objection à me délivrer des souffrances morales dans lesquelles me maintient mon appartenance forcée à votre Église.

Grief numéro un : absence de consentement éclairé

Je viens d’une famille de croyants, je dirais même de fanatiques, qui ne m’ont aucunement consultée avant de m’imposer leur croyance dans le Tricolore tout-puissant. À un âge où on n’aspire encore à rien, sauf à ne pas avaler trop de poils de chats en se traînant à quatre pattes, j’ai été baptisée contre mon gré dans le champagne frette d’un ancien bol à salade en argent massif conquis de haute lutte contre les Bruins de Boston. Par la suite, vos étranges et incompréhensibles rituels m’ayant été présentés comme seuls acceptables pour souder mon appartenance au clan, je n’ai jamais eu la lucidité nécessaire pour saisir la portée des autres sacrements qui m’ont été administrés, comme ma première communion forcée en 1986 contre les Flames de Calgary, et ma soi-disant « confirmation » de 1993 contre les Kings de Los Angeles.

Grief numéro deux : atteinte à la qualité de vie

M. Gainey, je ne saurais vous décrire ma frustration de devoir renoncer à mes passe-temps habituels dès qu’une de vos messes est célébrée. Déjà que le jingle obsédant de la Soirée du hockey cause l’insomnie en collant au cerveau telles les jokes de sacoches à Brian O’Byrne, il faut en plus renoncer à se détendre! Impossible de lire avec les clameurs néandhertaliennes qui accompagnent les moindres soubresauts d’un boutte de caoutchouc trop petit pour qu’on le voie, du moins sur ma modeste télé 13 pouces non HD. De plus, il est difficile d’écouter un film tranquillement quand les sirènes se mettent à retentir et les hélicoptères à sillonner mon quartier du centre-ville parce que certains de vos fidèles, crinqués, ont décidé de manifester plus bruyamment que d’habitude leur joie de ne pas encore s’est fait sortir des séries, semant la terreur chez les non-croyants et la prospérité chez Lebeau Vitres d’Auto.

Cette atteinte à ma quiétude ne date pas d’hier. Déjà, à dix ans, sous prétexte d’obéir à votre culte, on m’a souvent arrachée, éperdue et en larmes, du téléviseur devant lequel je ne demandais rien d’autre que d’écouter en paix Anne, la Maison aux Pignons Verts. Je n’ai d’ailleurs jamais compris la pertinence de ce sacrifice, le détail de ses charmantes aventures n’étant pas disponible dans n’importe quel journal le lendemain, contrairement à celui de vos rites fastidieux.

Grief numéro trois : atteinte aux rapports interpersonnels

Souhaitant échapper à la lourdeur de votre dogme, M. Gainey, j’ai recherché l’amitié de gringalets snobs et de nerds soudés à leurs Mac en permanence. J’ai dû finir par m’avouer vaincue, constatant que même les bourgeois finis à grosses lunettes plongés dans du Michel Foucault à longueur de journée succombaient dès que votre cloche retentissait dans le clocher. Je ne saurais vous décrire, M. Gainey, l’ampleur de mon sentiment de trahison, surtout lorsque celle-ci survenait chez moi, quand une faiblesse coupable et un bête esprit de troupeau m’avaient fait synthoniser votre lithurgie. Sourds aux relations humaines, vos conformistes fidèles n’en avaient que pour les commentaires de vos curés. Lorsqu’on annonce à des amis que l’on croit proches qu’on a profité d’un programme gouvernemental pour dépister et avorter un enfant trisomique, il est toujours pénible de se faire « choucher ».

Grief numéro quatre : atteinte à la dignité d’un artiste

Oui, M. Gainey, un artiste. Pour être franche avec vous, mes déboires de conscience ont commencé quand votre Église a laissé Jean Perron, cet artiste dada extraordinaire, pataphysicien dans la droite ligne de Raymond Queneau, auteur de fusions métaphoriques que ne risquerait même pas Boris Vian, se débrouiller seul avec ses détracteurs. Le fait qu’il ait dû payer de sa poche une poursuite pour faire taire ceux qui se moquent de sa façon avant-gardiste et exquise de s’exprimer m’a laissé un goût amer, M. Gainey.

Grief numéro cinq : tactiques de marketing subliminal

Karakas, King, Kaiser, Kitchen, Kurvers, Kordic, Keane, Kjellberg, Kiprussof, Kuntar, Kovalenko, Koivu, Komisarek, Kovalev, Kostopoulos, Kostitsyn, Kostitsyn.

M. Gainey, vous direz aux intérêts alimentaires douteux qui tirent les ficelles dans l’ombre qu’il en faut plus que ça pour me pousser inconsciemment à acheter des spécial K et des Krispy Kremes.

Grief numéro six : atteinte à l’esthétisme

Finalement, M. Gainey, votre ramassis de Slaves à gueules de brutes heurtent régulièrement mes goûts délicats et font aussi peu de cas de mon idéal de beauté que Brian O’Byrne de l’appartenance du filet dans lequel il tire. Déjà que votre logo ressemble à un bol de toilette avec une coche au boutte, il me semble que vous ne devriez pas en rajouter. Il est temps de sévir, M. Gainey, contre les moustaches clairsemées, les coupes Longueil, et dans certains cas, les visages de vos joueurs.

Pour toutes ces raisons, monsieur Gainey, je désire aujourd’hui déchirer mon fanion, quitte à être ostracisée par les trois quarts de la province. Je me suis symboliquement servi pour affranchir cette lettre de mon dollar du Canadien offert en exclusivité chez Métro. Même le sourire promotionnellement rayonnant de Véronique Cloutier ne saurait me détourner de ma démarche.

En espérant recevoir bientôt la confirmation de mon exclusion, je vous prie d’agréer, monsieur Gainey, l’expression de mes sentiments choisis. C’est-à-dire l’urgence, le dégoût, et une pitié, néanmoins bienveillante, à l’égard de ceux et celles qui continuent et continueront sans doute longtemps à vous suivre.

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Décalage

15 mars 2009

Texte présenté au Cabaret des auteurs du dimanche le 15 mars 2008. Thème: « Décalage ».

C’était un beau samedi de septembre à Boucherville. Dans la cuisine de Simone Beaulieu et Richard Paré, au 28 de la rue des Explorateurs, tout était calme. On n’entendait que le lointain vrombissement d’une tondeuse, le martèlement régulier du pilon avec lequel Simone pilait des patates pour le pâté chinois, et les cris de terreur du peuple miniature prisonnier de la thermopompe.

Constance Beaulieu-Paré, 8 ans, préparait un travail scolaire à la table de cuisine. Elle faisait de temps en temps une grimace à Justine, sa petite sœur de 9 mois, installée dans sa chaise haute. Richard surgit soudain dans la cuisine. Il était vêtu de sa salopette spécial bricolage et semblait agité.

« As-tu vu mon tournevis ? », demanda-t-il à Simone.
-Je te l’ai dit, du pâté chinois, répondit celle-ci en brassant le steak haché qui brunissait dans le chaudron.
– J’en ai besoin pour solidifier les tablettes de l’établi, reprit Richard, tripotant sa poche de salopette avec fébrilité.
– S’il en reste, je t’en mettrai dans un tupperware pour ton lunch, promit Simone avec bienveillance.
-Non, j’ai regardé et il n’était pas là, dit Richard.
– Oh, je dirais dans une demie-heure, quarante-cinq minutes répondit Simone.

Bébé Justine profita de l’occasion pour enlever sa suce de sa bouche et déclarer d’un ton sentencieux qu’Hillary Clinton semblait adopter une interprétation assez conservatrice de la convention de Genève, reprenant un thème exploité maint fois en débat oratoire au Centre de la petite enfance « Les Petits Renifleurs de Pelouses Toxiques » . « Maman, le bébé parle », annonça gravement sa sœur Constance en extrayant un popsicle de son oreille. Son travail portait sur « nos amies les asperges », et, de toute évidence, elle avait de la difficulté à se concentrer.

-Chérie, je te l’ai dit, tu es trop petite pour te servir de l’ouvre-boîte électrique, dit Simone en approchant les deux cannes de maïs, celui en crème et celui en grains, de l’engin. Celui-ci, de ses tentacules visqueux, se saisit de sa nourriture de prédilection et commença à dévorer le dessus des cannes dans un affreux bruit de ferraille, projetant des étincelles dans les lunettes de sûreté de Simone.

La petite Justine se mit à pleurer. Richard la prit dans ses bras et commença à faire les cent pas avec elle pour la calmer.

-Penses-tu que Trudel me passerait un tournevis pour l’après-midi?, demanda-t-il à Simone.
– Mais c’est ton tour d’aller à la rencontre parents-professeurs, répondit Simone.
– Ah, j’suis sûr qu’il a oublié la shotte de la ponçeuse pétée, ça fait fait 5 ans, répliqua Richard.
– Parce que j’y ai été les deux dernières fois l’année passée, trancha Simone.

Tenant toujours le bébé dans ses bras, Robert sortit et se dirigea vers chez le voisin. Simone finissait de piler les patates. Constance tournait les pages d’un magazine culinaire pour trouver les plus belles photos d’asperges susceptibles d’illustrer son travail. L’ouvre-boîte éructa avec satisfaction et Simone, retirant ses lunettes de sûreté, plaça les cannes ouvertes près de la lèchefrite et acheva de piler les pommes de terre.

On sonna à la porte. Un homme cravaté tenant par la main un petit garçon aux oreilles décollées se tenait sur le seuil, l’air affable.

-Avez-vous déjà entendu parler de l’amour de Dieu?, demanda-t-il à Simone.
– Du shampoing, du savon, du liquide à verres de contact et des serviettes sanitaires, dit Simone.
– Je vois que vous avez des enfants. Aimeriez-vous que je vous laisse un peu de documentation pour leur parler de Jésus?, reprit l’homme.
– Pourquoi? Le mien fonctionne encore très bien, répondit Simone.

Le petit garçon fixait avec envie les photos d’asperges étalées sur la table devant Constance. Celle-ci finit par s’en apercevoir. D’abord hésitante, elle s’approcha à petits pas et tendit sa plus belle photo d’asperge, agrémentée du sourire de Ricardo, au petit garçon. Celui-ci commença aussitôt à la dévorer avec gratitude. Quant à Simone, celle-ci cherchait comment se débarrasser de l’importun.

-Puis-je vous demander de mettre cette canne de pâte de tomate dans vos poches et de vous approcher de mon ouvre-boîte électrique?, demanda-t-elle, pleine d’espoir.
À ces mots, le témoin de Jéhovah lui fit un large sourire qui tranchait avec le grumeau de contrariété violet qui venait de lui pousser sur la paupière gauche.
– Pas besoin d’être grossière devant mon fils, protesta-t-il doucement, avant de disparaître en bondissant sur son pogo stick.

Richard revint peu de temps après, tenant toujours Justine, qui tenait le tournevis prêté par Trudel. Replaçant la petite dans sa chaise haute, il disparut dans le garage pendant que Constance débarrassait la table et dressait le couvert. Simone avait monté et enfourné le pâté chinois. Elle vida le lave-vaisselle tandis que du garage montait du bruit et des jurons joyeux.

Finalement, la petite famille s’assit autour d’assiettes pleines de belles portions de pâté chinois fumant qui furent attaquées avec appétit.

- Ce soir, tu t’occupes des filles, dit Simone à Richard. Je veux me faire couler un bain et me faire une petite soirée spa. Il faut que j’essaie mon nouveau savon à la boue de Rhassoul.
– Robert Bourassa a ben mal pris ça, déclara Richard, quand ils l’ont accusé de jeter de l’argent par les fenêtres pour sauver les Jeux Olympiques de 1976.
– Ostie de maire Drapeau, déclara bébé Justine en se tartinant le visage de maïs.
– C’est vrai mon bébé, j’ai un peu moffé l’assaisonnement, répondit Simone avec bonne humeur en saupoudrant généreusement son assiette de bicarbonate de soude.

Ce soir-là, tandis que Simone se prélassait dans son bain et que Richard se tapait un bon Pixar en compagnie de sa progéniture, un courageux commando de Minimini éventra la thermopompe avec le tournevis dérobé. La paix et la justice retombèrent sur Boucherville, ainsi que la nuit et quelques nuages de sauterelles.

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