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À nos amours modernes

26 juin 2007

Une nouvelle pour geeks.

Toi et moi avons commencé à bloguer à peu près en même temps, il y a un an. Toi pour pourfendre les cons et te remettre au passage d’une peine d’amour. Moi pour divertir les masses et accessoirement me distraire d’un travail abrutissant.

Nos fils d’araignée se sont croisés chez le Pouètephoo, qui après quelques semaines de probation, nous a élevés le même jour à la dignité de sa sélectissime blogoliste, avec tambour et trompettes. Intriguée, je suis allée voir dans tes plates-bandes. Tu déblatérais sur l’immaturité chronique de notre génération, l’incommunicabilité entre éternels adeptes de la fuite. Tu étais dur, pur et coupant. Je t’ai blogolisté, non sans avoir d’abord constaté, sur ton flickr, que ton plumage se rapportait à ton ramage.

Le lendemain, tu m’as blogolistée aussi. Nos courriels étaient faciles à trouver. Cette semaine-là, nous nous sommes réciproquement acceptés comme contacts MSN et nous avons mutuellement souscrits à nos signets dans del.icio.us. Le tango virtuel pouvait commencer.

Tu as fait les premiers pas, ce que j’ai trouvé très viril. Je décrivais longuement dans un billet les différents supplices que j’aimerais faire subir à mon boss. Tu es allé déposer ceci dans les « liens pour moi » de del.icio.us. J’ai hurlé de rire. Le même jour, tu parlais de Boris Vian en disant que tu ne le connaissais que comme auteur et le lendemain, dans une brochette de vidéos vintage, j’embeddais cela.

J’ai plein d’exemples comme ça. C’était le bon temps. On se faisait écho. On se rendait hommage. On roulait des mécaniques. On sortait nos mots du dimanche et notre stock le plus trendy. Des papillons invisibles dansaient.

J’ai subi un réel choc la première fois que ton « salut » a surgi sur MSN. Nous avons chatté laconiquement comme des cowboys qui se jaugent. Trop de nervosité. Peu d’esprit. Mon cœur battait à tout rompre. Le lendemain tu as écrit un billet sur le caractère artificiel, exaspérant, désincarné et limitatif du chat. Tu as réclamé des échanges plus directs et vrais ou à défaut, plus aériens et subtils. J’ai écrit un commentaire anodin, le premier entre nous, pour abonder dans le sens du aérien et du subtil.

J’étais une fervente utilisatrice de Myspace, convertie par ma cousine de 18 ans avec qui j’écris à quatre mains un bulletin hebdomadaire « recette, idée de sortie, coup de cœur musical, joke de cul » (Elle fournit les jokes de cul). Après que tu te sois installé dans ma tête, un haïku hebdomadaire poche est venu s’y greffer. Le premier faisait référence à deux de nos billets : « Guerrier de l’absurde, tu tortures ma tête de folle, nous devons frencher ». Le lendemain, jour de la St-Valentin, en commentant un billet des Jerks From Hellifax, tu le citais comme exemple de voeux de la St-Valentin tolérables parce que non cuculs et même sexy. J’étais ravie.

Nous avons eu des hauts et des bas. En plein hype, je me suis moquée de Facebook, cette communauté d’« élitistes autarciques ». Toi tu étais déjà membre depuis des mois pour rester en contact avec ta sœur globe-trotter, comme tu n’as pas manqué de le bloguer un peu séchement. Contrite, je me suis vite inscrite. J’ai prélevé pour ce faire ma meilleure photo sur le flickr que je m’étais parti le mois même. Je savais que j’allais te plaire, d’autant plus que mon portrait coulait tout droit de l’oeil d’Ellie Arpin, alias JetEllie, l’ancienne sans abri, redoutable croqueuse de beau et de laid urbain.

Je ne savais pas ton vrai nom, caché derrière ton pseudo et tu n’avais pas mis ta photo sur Facebook, te contentant d’un logo stylisé différent de celui de ton blogue. Ayant vainement cherché ton patronyme aux quatre coins de la blogosphère, je t’ai retrouvé en écumant un groupe de blogueurs et en contrevérifiant avec ton âge, le style de tes notes et tes goûts musicaux. Je connaissais déjà tes archives comme le fond de ma poche. Pas de doute. C’était toi. J’ai testé la sonorité de ton prénom en le gémissant à quelques reprises ce soir-là. J’ai approuvé ton nom de famille en l’accolant aux prénoms de nos futurs enfants.

Oh, ne te méprends pas, j’étais folle.

Toi aussi.

Mon profil Facebook était privé. Tu n’avais pas accès à mon wall à moins de devenir mon ami. Je t’ai envoyé une demande d’amitié qui est restée lettre morte. Je souffrais mille morts, d’autant plus que tu avais, cette semaine là, vanté abondamment Frite McPain dans un de tes billets. J’étais jalouse.Tu as accepté mon amitié exactement une semaine plus tard et pondu parallèlement sur ton blogue un billet sur l’importance de se faire désirer par les femmes qui nous intéressent vraiment, de peur qu’elles ne se lassent trop vite.

J’aurais voulu t’arracher un bras et te fesser avec le boutte qui saigne.

Nous avons commencé timidement à graffiter nos murs et à faire écho à nos status. J’écrivais en guise d’état «Truc Muche is un épouvantail» et tu modifiais le tien 22 minutes plus tard pour affirmer «Chose Bine is un cerveau» parce que nous avions vu sur nos profils respectifs un attachement commun pour le Magicien d’Oz. Les jeux de tête montaient d’un cran. Je consultais frénétiquement tes photos, vidéos et infos et je savais que tu faisais la même chose. Parfois nous étions tellement sur la même longueur d’ondes que je paranoïais. Tant de coincidences me semblait impossible. Tu m’avais sûrement hackée pour lire mes brouillons. Je t’en savais capable. J’exhibais ce parallélisme surnaturel à Coloc Rationnelle, qui roulait de gros yeux et retournait à ses macaronis.

Nous avons continué comme ça un bout de temps à nous envoyer du morse, des signaux de fumée, des pigeons voyageurs et du sémaphore de blogue en blogue sans jamais nous linker. C’était notre convention. J’aimais te confronter et te contredire sur tes idées, de façon occulte. Toi, tu tournais mes goûts en dérision, bien subtilement. Tu aimais aussi parodier mes titres quand tu postais le même jour que moi, pour divertir nos lecteurs communs agrégés qui pouvaient les voir en parallèle. Notre hâte grandissait. C’est ainsi que nous avons commencé à dropper dans nos billets, mine de rien, quelques informations personnelles à caractère pratique : notre disponibilité affective, nos quartiers respectifs, nos bars de prédilection, notre type de porn préférée. Nous testions nos compatibilités en prévision du Grand Voyage Dans l’Autre Monde. Le vrai.

J’ai fini par quitter le travail qui me tuait et j’ai pondu mon meilleur texte à vie, des muses hystériques et hilares gambadant autour de mon portable. Cette journée-là, tu m’as écrit un courriel pour la première et la dernière fois, un texte sublime, un billet juste pour mes yeux. J’ai joui de le lire. Parce que tu étais fier de moi, plein de tendresse, parce que tu me comprenais, parce que tu savais exactement ce que j’éprouvais. J’ai posé mon front sur mon tapis de souris, béate de gratitude envers la vie, raide dingue de toi. J’ai blogué un «merci» qui a plongé mon lectorat dans la perplexité.

L’occulte est éphémère. De morse en signaux de fumée et de pigeons voyageurs en sémaphore, une mouche plus fine que les autres a fini par allumer. Holden Coolfield lui-même a osé bloguer la question: «Is it just me or have these two been hitting on each other for the last five months? », avec une vingtaine de liens à l’appui. Un billet très ludique. Étonnante et minutieuse recherche. Quoi qu’il en soit, nous étions découverts. Ses lecteurs applaudissaient de voir nos virtuelles culottes à terre, tirées de main de maître par le blogueur fouineur.

C’était deux semaines avant la grande rencontre des blogueurs de notre Fair City. J’y allais depuis des mois, c’était ton premier. Tels les Libéraux, nous étions prêts. J’ai hurlé (effrayant Coloc Rationnelle) quand j’ai reçu sur Facebook ta friend detail request: tu me demandais de confirmer que nous étions «in a relationship». Je t’ai écrit un message pour accepter, mais à la condition qu’on arrive ensemble à la Grand’Messe. Tu as accepté, à condition qu’on arrive en se tenant par la main. J’ai accepté, à condition qu’on arrive en se tenant par la main avec chacun une couronne sur la tête. Nous avons échangé moult lol. “Accept” dûment cliqué, j’ai eu le vertige en voyant nos noms, les vrais cette fois, réunis sur un écran pour la deuxième fois de la journée. J’ai fait un autre alt+printscreen, j’ai photoshoppé un brin et je me suis fait un fond d’écran avec le jpeg avant d’aller me coucher pour ne pas dormir un peu.

***

Trois jours après, j’étais dans l’autobus, ce qui m’arrive rarement car j’aime la condition piétonnière. J’allais voir mon amie Mylène dans le Mylèned. Je pensais à toi en écoutant ta playlist de la semaine, musicooleur que tu es. Tu es monté. Mon cœur s’est arrêté. J’ai cru que j’hallucinais. Ça m’arrive. J’ai cligné des yeux, regardé mieux.Tu ne voyais personne, ipodé, tout à ta bulle, vêtu d’un t-shirt bleu acheté sur The Dissent Factory à ma suggestion, un soir que tu te plaignais de ne pas avoir de linge. Tu as fini par tourner la tête dans ma direction et tu as tressailli quand tu m’as vue. C’était la première fois que quelqu’un tressaillait en me voyant depuis ma tendre enfance, où je m’amusais à faire des bouhs à ma grand-mère, jusqu’a ce que ma tante Ginette me somme d’arrêter parce que le coeur de Mamie il est fragile. J’occupais le seul siège encore partiellement libre, les autres étant assujettis à des postérieurs divers.Tu es venu lentement t’échouer près de moi.

Tu t’es assis un peu plus près que ce qu’on fait avec les inconnus, merci.

Tu as fixé toi aussi le siège devant nous, bravo.

Tu avais accroché ton ipod à ta ceinture. J’ai constaté en tournant la tête d’un demi-milimètre que la même chanson qui venait de commencer dans mon appareil se terminait dans le tien. Ça m’a coupé le sifflet. Playlist ou pas, c’était remarquable. Une exclamation incrédule et un geste à ce moment là auraient fracassé des montagnes de glace. Rien à faire. Nous avions le cerveau coulé dans une gangue de glu. Machinalement, nous avons tous les deux porté la main droite à notre bouche pour nous ronger un ongle, moi le pouce et toi le petit doigt, trop angoissés pour blaguer sur ce signe tangible d’une appréhension partagée et somme toute, compréhensible.

Une des deux filles du siège d’en avant, une brune joufflue, a commencé à babiller gaiement sur son portable. Tu en as profité pour détourner le regard vers le centre du transporteur en commun. Moi, je traquais une idée avec l’énergie du désespoir. Dire quelque chose. N’importe quoi. Je te sentais aussi tendu, aussi mal que moi. Les niaiseries de la fille fauchaient ras mon inspiration. Elle gisait dans mes bas, un tombeau gai certes, vache bleue d’un côté, rayures roses et grises de l’autre. Je me rappelle que tu as aspiré de l’air profondément, comme un futur noyé.

Pendant ce temps-là, un bel adolescent basané en a bousculé un autre moins beau mais plus lourd, lequel a percuté un monsieur en brun qui a eu le mauvais goût de s’en offusquer. Mon attention et la tienne ne demandaient qu’à se faire happer par n’importe quelle niaiserie miséricordieuse et sont allées de concert englober les protagonistes, dans un réflexe aggravé par notre condition de relateurs virtuels. L’ado a répliqué au monsieur en brun avec plus ou moins de politesse, les autres passagers se sont tendus, le chauffeur d’autobus a crié «ça suffit». Les ados sont débarqués coin Fairmount en invectivant une dernière fois le monsieur en brun, qui arborait, à ce moment là, un seyant teint congestionné.

Vite, partager quelque chose. Un sourire, peut-être? Tu as détourné la tête très naturellement quand j’ai cherché ton regard. J’ai donc ramené mon attention sur la fille au portable, son top vert, sa jupe blanche, les cheveux blancs dans ses cheveux noirs. Tu t’es ravisé un long moment plus tard; ton regard était maintenant sur ma joue froide mais c’est moi qui fixait droit devant, tandis que se terminait dans mon ipod l’incroyable chanson commune. J’ai tendu le bras pour dingner mon arrêt mais quelqu’un m’a battue de vitesse. Tu as perçu mon geste, ce qu’il signifiait, tu t’es raidi encore plus, nos stress se sont confondus, ma tête s’est vidée tout à fait, il n’y avait plus une pensée qui consentait à la traverser, c’était le blocus, le néant, le mnémocide, le hamster habituellement surexcité gisant terrassé dans sa roue.

Tu t’es levé pour me laisser sortir. Ton t-shirt était trempé là où ils le sont d’habitude. Nos regards se sont croisés et, avides lecteurs que nous sommes, lecteurs de prématernelle tous les deux, lecteurs depuis plus de 25 ans, lecteurs expérimentés donc, nous avons lu qu’il n’y avait rien à lire.

Je suis dessangdue.

Ce soir, mon amour, je bois à ta santé. Ce soir, mon non-amour, je verse des larmes. Assise devant mon écran, devant le billet excellent et interminable où tu as narré toi aussi toute cette aventure, où ton style sobre absorbe bien les chocs, où tes inhabituelles métaphores masquent bien la tristesse, où tu essaies d’en rire avec élégance, où tu me dis adieu avec classe, je te lève mon verre, copieusement rempli. À nos amours modernes.

26 commentaires

  1. Et c’est pour ça que je ne lis plus que toi maintenant.

    FUCK!


  2. Eh ben. C’était bien long et bien bon.


  3. Damn sublime.


  4. (…) fais-je, la machoire décrochée.


  5. Romantique. Et tellement moderne. Et tellement actuel. Et tellement aujourd’hui.
    Bien écrit. Et tellement touchant. Et tellement touchant. Et tellement touchant.


  6. Oooooh! C’est trop beau… Trop moderne… Et ça semble douloureux.


  7. Deux mots:

    wow!

    :)


  8. Touchant et tellement beau!


  9. Ouais. C’est beau.


  10. que puis-je rajouter à ces dithyrambes méritées?

    ah oui: moi ironica c’est mon amie, na-nanani-bou-bou…


  11. Bonjour! Est-ce que je peux etre ton amie aussi?
    oui []
    non []
    ca depend combien de collants muliticolores/boissons alcoolisees/chocolatees que t’as [] – (~8 soit dit en passant)


  12. [...] Et puis il y a ça. [...]


  13. @Tous : Merssssssi. Vous êtes gentils, même si vous charriez un peu. :)

    @Sarcastine : Oh que j’ai hâte d’invoquer à mon tour ladite amitié pour bousculer kek pétasse de Flash sur un tapis rouge! Et toi qui te tourne d’un air dédaigneux: “Elle est avec moi. Pouvez-vous arrêter de bouffer son espace vital avec vos kodaks, s’il vous plaît? Merci”. Hahaha. Good times.

    @Philippe-A. : «Je ne lis plus que toi» : menteuuuurrrrrr! Non mais avec ton «kick de mots» récidiviste pis des phrases comme ça, je suis sûre que des hordes d’internautes écument tes archives en ce moment même à la recherche d’indices prouvant que tu es ma muse. ;)

    On rit, on rit, mais à quand mon mohito? Sam m’en a fait un hallucinant à la mangue à ton ancien bar dimanche. T’as de la sérieuse concurrence…

    @V : I’ve been a fan of yours ever since I went and checked who in the world could trigger Rappaz’s «fascination révérencieuse». (Un samedi à l’usine).

    La réponse à ta question est évidemment oui… and please explain your Sybilline allusions to collants multicolores as a carte de visite, oh very talented one.


  14. Wow


  15. Superbe comme texte!


  16. J’ai adoré ce post, tellement emouvant et bien écrit. Bouleversant.


  17. Wow ! C’était vraiment touchant et romantique…
    … et moi qui croyais que j’avais connu la passion lors de ma dernière soirée à la calèche du sexe !

    … et puis, la suite ?


  18. Mon Dieu ! que c’est beau ! j’en suis toute émue, plus besoin d’en rajouter, ton texte parle de lui même…


  19. *blushes like awkward 14-year-old*

    Um. Thanks muchly! Mais, um. Bon.

    Et les collants multicolores! Ou plutot des autocollants multicolores – des stickers qu’on echangeait quand on etait ‘tit [dans le sens de 'petit' et non 'nichons', ahem...] en signe d’amitie! (Etais ‘cool’ a fond, eh? [ahaha - a fondre... ahem...])

    …Non?


  20. [...] : Blog d’une canadienne tendre, touchante et tellement drôle. Son post “A nos amours modernes” est inscrit dans mes annales et est de loin l’un de mes posts préférés de la [...]


  21. Je ne trouve pas de mot… Bravo


  22. Quel texte! Magnifique!


  23. Lady Zee et les lecteurs entraînés par sa suggestion: je suis ravie de voir des Français apprécier un texte plein de termes comme “joke de cul” et “fesser avec le boutte qui saigne”. :)

    Merci de vos éloges, ils me font très plaisir.


  24. Que dire ??
    j’ai les larmes aux yeux ! it’s awesome !
    un truc de fou ! j’adore !
    ca me rappel ma propre experience !
    i’m actually in the us and i was reading in the library j’avais les larmes aux yeux sans m’en rendre compte juska ckon me demande keski ya ? i said je li un blog en francais ! c emouvant ! j’adoooore ! merci d’avoir ecrit ceci ! merci d’exister g envi de dire!


  25. @ Ironica : je rectifie “des lecteurs marocains” entraînés par la suggestion :)


  26. @Lady Zee: Merci! Pardon aux Marocains que j’ai traités de Français et une excellente année 2008! :)



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