Un vieux texte pour mieux me connaître
Moi je suis une fille pudique et cérébrale. Même à mes amis, même dans la vraie vie, je ne parle pas de mes sentiments. Si oui, c’est avec les pincettes de la dérision, typiques ma génération. (Laquelle, je l’ignore encore.) Ce blogue est pour moi un laboratoire d’écriture beaucoup plus qu’un journal intime. Beaucoup d’opinions, beaucoup d’absurdité, beaucoup d’humour grinçant, beaucoup de mots, des agencements parfois ambitieux de mots, une surabondance de liens et de parenthèses, quelque chose de foisonnant, mais peu de sentiments.
Or, à l’occasion, la fille pudique et cérébrale aime aussi. Ou croit aimer. Ou s’entiche. Ou s’engoue. Ou obsède. Ou s’invente une muse. Ou meuble créativement son sentiment passager de vide affectif. Elle pourrait tergiverser comme ça sur une notion, sans fin, pour être sûre d’éprouver lucidement. Elle pourrait chipoter comme ça sur un mot, sans fin, pour éviter de poursuivre. Elle s’aperçoit que la troisième personne est également un subterfuge, chose qu’elle réprouve, même si elle a clairement dénoncé que c’est d’elle dont elle parlait et que le lecteur le comprend. Elle flushera donc «elle», switchera à la première personne, encaguera ce «je» qui regimbe.
Je manque de courage, de simplicité et de spontanéité. Quand un homme – j’essaie de ne pas dire «garçon», parce c’est infantilisant, mais dans les faits c’est toujours un garçon, parce que moi je suis encore une fille – me donne des papillons dans l’estomac, je ne suis pas capable de les suivre en gambadant dans leurs extravagantes vrilles. Ils me font peur. Alors il faut que je coupe court à leur vol en leur apposant des étiquettes de béton, ou il faut que je scrute leur folle beauté de près, de plus près, de très près, jusqu’à les épingler dans des boîtes sans le faire exprès. Je jalouse hargneusement ceux et celles qui escortent, sans se poser trop de questions, les papillons jusqu’à leur source, peu importe les audaces dictées par ces sales bêtes.
Je voudrais pouvoir faire ça. Je suis sûre que je serais bonne, en plus. Créative et originale dans ma séduction. Ce serait beau, sain et simple. Je te veux, je te le dis, je te veux plus fort, je te le dis mieux, chassés-croisés, pas de deux, je t’ai. C’était intense, c’était stressant, mais te voilà, précédé et suivi de ta divertissante légende un peu clinquante, roi des insectes, la mouche sur ta joue, les papillons dans mon estomac, l’araignée dans ton plafond, sa toile tout autour de nous.
Mais tout ça n’est encore que blabla, métaphore, dissection et poudre aux yeux. Vous pensez qu’ils ont inventé les figures de style pour faire joli, les poètes? Mais non. Ils les ont inventées pour ne pas manier d’émotions explosives à mains nues. Je crève de désir, de colère, de peur et de honte, j’enrobe: c’est ça la poésie.
D’où EDIT : Je suis un fille pudique, cérébrale, et lâche.
Ou…
Juste mature? Objective? Intuitive? Rationnelle? Narcissique? Comment savoir? Comment fuckin’ savoir? Parce que par-dessus la moindre pensée enamourée, une autre pensée peut dire « C’est un bum insignifiant et égocentrique qui ne te mérite pas, espèce de folle». Ma pensée est comme un oignon de 222 couches qui cherchent à se crosser l’une l’autre. Je m’amuse, vous avez pas idée.
Si je suis cette pensée énamourée là, la couche par-dessus dit qu’il n’est pas insignifiant et égocentrique, que c’est mon insécurité et mon pessimisme qui parlent, la couche par-dessus rit avec mépris et me demande quand j’ai déjà voulu un bon gars, la couche par-dessus préfère Hugh Grant, la couche par-dessus rongera mon pouce gauche jusqu’à ce qu’il soit difforme, la couche pas-dessus dit que je n’écris ceci que parce que je suis déprimée à cause des hormones, la couche par-dessus prétend que les hormones, comme l’alcool, n’inventent rien mais libèrent tout, la couche par-dessus me conseille de dormir, la couche par-dessus est parfois squattée par une horripilante et fort peu trendy conviction du divin, la couche par-dessus réfléchit encore à la meilleure façon de crosser les autres et j’aime mieux ne pas savoir ce qui se passe au-delà de cette couche-là, au coeur de la machine à enrayer les papillons.
Stupides papillons. Stupides et insouciants chasseurs de papillons. Je suis là figée à les observer. À me contenter sombrement d’une coccinelle sur ma main, charmante, irréprochable et utile petite chose, en espérant qu’elle ne me chiera pas dessus.