Texte présenté au Cabaret des Auteurs du dimanche le 7 décembre 2009. Thème: “Génétique”.
Si les Popocaoui pouvaient constater librement les résultats hilarants obtenus avec les chèvres et les lémuriens, Barbeau restait cependant très discret sur ce qu’il mijotait avec les porcs. La seule chose que les villageois pouvaient voir quand ils gravissaient la butte pour prendre de ses nouvelles était que de nouveaux porcelets naissaient et mouraient à intervalles réguliers dans l’enclos.
Après quelques mois de recherches intenses, ayant complètement abandonné l’espoir de rentrer au pays, Barbeau devint bizarre. Il menait désormais une vie isolée, ne sortant qu’à la nuit tombée. On pouvait l’apercevoir de loin, plongé dans des conversations apparemment fort sérieuses avec le gorille. Les Popocaoui soupçonnaient également qu’il avait commencé à expérimenter sur lui-même. En effet, dans les rares moments où on l’apercevait jour, il paraissait évident que sa peau miroitait au soleil, comme les vampires dans Twilight. Cela créa d’ailleurs une véritable commotion chez les adolescentes de la tribu. La moitié d’entre elles se mirent à éviter prudemment les abords du laboratoire, tandis que l’autre moitié s’y promenait constamment, à moitié nues, avec des garrots de lianes autour des bras et des jambes pour faire saillir leurs veines le plus possible.
Toute cette jeune chair ainsi exposée aurait pu troubler Barbeau, n’eut été de son attention entièrement accaparée par ses travaux et de son intérêt naissant pour les mœurs des chèvres transgéniques. On le vit de moins en moins. Il se mit à compter sur les lémuriens pour lui ramener de la nourriture. La saison des pluies revint. Le gorille finit par succomber lui aussi aux avances constantes des chèvres.
Les Popocaoui étaient inquiets.
Finalement, un matin où il s’aperçut qu’il n’avait pas vu Barbeau depuis 13 jours, Luke Obama Massi Dengo Mwumbu gravit la butte et frappa timidement à la porte de la cabane. Ne recevant pas de réponse, il entra et trouva Barbeau mort. Curieusement, celui-ci était vêtu comme pour voyager, et une grosse valise pleine trônait au milieu de la pièce. Les lémuriens s’affairaient déjà à l’embaumer et à lui lisser les cheveux. Ils se disputaient aussi sur la nuance de fleur d’acacia avec laquelle il convenait de lui teindre les joues. Ce n’était que grognements, petits cris et grincements de dents. Le guerrier ressortit pour aller annoncer la mauvaise nouvelle. Les yeux pleins de larmes, il ouvrit la porte de l’enclos au gorille et le regarda retourner vers la jungle. Ce soir là, on enterra Barbeau derrière l’enclos, dans les sanglots de toute la tribu qui l’avait accueilli.
Les Popocaoui ne s’étaient jamais intéressé au cadre précis entourant les travaux du scientifique. Il jugèrent toutefois plus prudent d’attendre quelques années avant de prévenir les autorités du décès de Barbeau. Celles-ci notifièrent à leur tour la maison-mère de la compagnie, qui dépêcha une équipe sur les lieux. Quand ils arrivèrent, le dernier lémurien savant était mort depuis longtemps et on cacha en vitesse la dernière chèvre transgénique cochonne derrière la maison de la sage-femme.
Les hommes de confiance de Monsanto entrèrent dans le laboratoire et en ressortirent un long moment plus tard, certains en vomissant. Ils brulèrent le labo jusqu’au sol et repartirent en toute hâte. Certains mirent des années à se remettre de ce qu’ils avaient vu là : des rangées et des rangées de bocaux de formol pleins d’étranges porcelets morts. Quand le conseiller juridique senior Lucas Bergstein s’était emparé d’un bocal pour confirmer leur vision, celui-ci avait oscillé entre ses mains tremblantes. Alors, tous avaient pu voir s’agiter sur le dos du porcelet des embryons d’ailes, comme s’il avait voulu fuir le plus loin possible.
