Archive pour décembre 2009

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Génétique (deuxième partie)

11 décembre 2009

Texte présenté au Cabaret des Auteurs du dimanche le 7 décembre 2009. Thème: “Génétique”.

Première partie ici.

Si les Popocaoui pouvaient constater librement les résultats hilarants obtenus avec les chèvres et les lémuriens, Barbeau restait cependant très discret sur ce qu’il mijotait avec les porcs. La seule chose que les villageois pouvaient voir quand ils gravissaient la butte pour prendre de ses nouvelles était que de nouveaux porcelets naissaient et mouraient à intervalles réguliers dans l’enclos.

Après quelques mois de recherches intenses, ayant complètement abandonné l’espoir de rentrer au pays, Barbeau devint bizarre. Il menait désormais une vie isolée, ne sortant qu’à la nuit tombée. On pouvait l’apercevoir de loin, plongé dans des conversations apparemment fort sérieuses avec le gorille. Les Popocaoui soupçonnaient également qu’il avait commencé à expérimenter sur lui-même. En effet, dans les rares moments où on l’apercevait jour, il paraissait évident que sa peau miroitait au soleil, comme les vampires dans Twilight. Cela créa d’ailleurs une véritable commotion chez les adolescentes de la tribu. La moitié d’entre elles se mirent à éviter prudemment les abords du laboratoire, tandis que l’autre moitié s’y promenait constamment, à moitié nues, avec des garrots de lianes autour des bras et des jambes pour faire saillir leurs veines le plus possible.

Toute cette jeune chair ainsi exposée aurait pu troubler Barbeau, n’eut été de son attention entièrement accaparée par ses travaux et de son intérêt naissant pour les mœurs des chèvres transgéniques. On le vit de moins en moins. Il se mit à compter sur les lémuriens pour lui ramener de la nourriture. La saison des pluies revint. Le gorille finit par succomber lui aussi aux avances constantes des chèvres.

Les Popocaoui étaient inquiets.

Finalement, un matin où il s’aperçut qu’il n’avait pas vu Barbeau depuis 13 jours, Luke Obama Massi Dengo Mwumbu gravit la butte et frappa timidement à la porte de la cabane. Ne recevant pas de réponse, il entra et trouva Barbeau mort. Curieusement, celui-ci était vêtu comme pour voyager, et une grosse valise pleine trônait au milieu de la pièce. Les lémuriens s’affairaient déjà à l’embaumer et à lui lisser les cheveux. Ils se disputaient aussi sur la nuance de fleur d’acacia avec laquelle il convenait de lui teindre les joues. Ce n’était que grognements, petits cris et grincements de dents. Le guerrier ressortit pour aller annoncer la mauvaise nouvelle. Les yeux pleins de larmes, il ouvrit la porte de l’enclos au gorille et le regarda retourner vers la jungle. Ce soir là, on enterra Barbeau derrière l’enclos, dans les sanglots de toute la tribu qui l’avait accueilli.

Les Popocaoui ne s’étaient jamais intéressé au cadre précis entourant les travaux du scientifique. Il jugèrent toutefois plus prudent d’attendre quelques années avant de prévenir les autorités du décès de Barbeau. Celles-ci notifièrent à leur tour la maison-mère de la compagnie, qui dépêcha une équipe sur les lieux. Quand ils arrivèrent, le dernier lémurien savant était mort depuis longtemps et on cacha en vitesse la dernière chèvre transgénique cochonne derrière la maison de la sage-femme.

Les hommes de confiance de Monsanto entrèrent dans le laboratoire et en ressortirent un long moment plus tard, certains en vomissant. Ils brulèrent le labo jusqu’au sol et repartirent en toute hâte. Certains mirent des années à se remettre de ce qu’ils avaient vu là : des rangées et des rangées de bocaux de formol pleins d’étranges porcelets morts. Quand le conseiller juridique senior Lucas Bergstein s’était emparé d’un bocal pour confirmer leur vision, celui-ci avait oscillé entre ses mains tremblantes. Alors, tous avaient pu voir s’agiter sur le dos du porcelet des embryons d’ailes, comme s’il avait voulu fuir le plus loin possible.

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Génétique (première partie)

11 décembre 2009

Texte présenté au Cabaret des Auteurs du dimanche le 7 décembre 2009. Thème: “Génétique”.

Le guerrier Popocaoui qui se tenait devant Samuel Barbeau lui avait ramené le télégramme à la faveur de son expédition mensuelle en pyrogue jusqu’à la plus proche agglomération, à plus de 300 km de là. Il avait aussi ramené une copie du film Twilight, et des popsicles au raisin. Il en suçait d’ailleurs un d’un air grave pendant que Samuel lisait. Le télégramme disait :

« Abandonnez les recherches sur le cochon nouveau et amélioré et détruisez les preuves. Nous avons été déboutés de nos 162 demandes de brevets sur le génôme porcin. Maudits hippies. Palin en 2012!»

C’est dans ces termes que Hugh Grant, président directeur général de la compagnie agroalimentaire Monsanto, et homonyme de l’acteur emblématique de la coupe champignon dans les années 90, mettait un terme à trois ans de travaux acharnés, accomplis en secret dans cette île isolée. Barbeau encaissa le choc.

- Des mauvaises nouvelles, les barniques?, lui demanda le guerrier, la langue bleuie par le popsicle.
- Très mauvaises, répondit Barbeau. Merci, Luke Obama Massi Dengo Mwanbu.

Et Barbeau marcha lentement vers le sommet de la butte, à la lisière de la jungle, où s’élevaient sa cabane et son laboratoire ultrasecret, et où vingt-quatre cochons transgéniques grognaient de joie en se roulant dans la bouette, ignorants de leur sort.

Ce n’est qu’au milieu de la nuit que le scientifiqe réalisa que le télégramme n’évoquait aucunement son rapatriement. La compagnie, pour éviter d’ébruiter ses recherches rendues inutiles, était bien capable de le laisser croupir pour toujours sur cette île perdue. Elle savait très bien que sa peur maladive de l’eau lui interdisait, en plus de la vie sexuelle favorisée par une hygiène normale, le long et hasardeux trajet en pyrogue. Sans l’hélicoptère qui l’avait amené là, il était pris au piège.

* * *

Le lendemain, Barbeau informa Luke Obama Massi Dengo Mwanbu qu’il lui cédait le troupeau de cochons, sauf quatre ou cinq bêtes qu’il souhaitait garder pour l’élevage. La tribu ravie organisa un grand barbecue le soir même. C’est en les voyant se régaler de jambon à l’ananas et de popsicles autour du feu, et en voyant les emballages de popsicles s’embraser comme des lucioles, que Barbeau eut une idée.

Après une nuit agitée, le scientifique examina ses options. Les porcs n’étaient pas les seuls animaux à gambader autour du labo. Au fil des années, Barbeau avait aussi acquis trois chèvres, un vieux gorille inoffensif et quelques lémuriens. Pendant que les villageois se tapaient tous Twilight sur l’unique télé du village, il se mit au travail dans le labo.

Ses premiers essais furent plus ou moins concluants. Les chèvres à qui il avait implanté des gênes de jasmin et de léopard des neiges ne développèrent aucune caractéristique digne de mention, à part une tendance marquée à se frotter partout et à décocher des œillades ravageuses à tout mâle qui s’approchait à moins de dix mètres, peu importe son espèce. Cela amusait beaucoup les Popocaoui, mais effrayait le gorille.

Les lémuriens, par contre, une fois croisés avec des termites et des betteraves, développèrent une intelligence exceptionnelle. Souvent, Barbeau rentrait de sa marche quotidienne et constatait qu’ils avaient fait le ménage du bureau, ou encore amélioré son système de classement. Leur seul point faible semblait être une étrange fixation sur le siège des toilettes : si Barbeau avait le malheur de le laisser levé, comme à son habitude, il retrouvait à son retour ses notes couvertes d’urine, ou sa cafetière profanée d’odorante façon. Barbeau songeait alors à son ex-femme, un brin nostalgique.

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