
Génétique (première partie)
11 décembre 2009Texte présenté au Cabaret des Auteurs du dimanche le 7 décembre 2009. Thème: “Génétique”.
Le guerrier Popocaoui qui se tenait devant Samuel Barbeau lui avait ramené le télégramme à la faveur de son expédition mensuelle en pyrogue jusqu’à la plus proche agglomération, à plus de 300 km de là. Il avait aussi ramené une copie du film Twilight, et des popsicles au raisin. Il en suçait d’ailleurs un d’un air grave pendant que Samuel lisait. Le télégramme disait :
« Abandonnez les recherches sur le cochon nouveau et amélioré et détruisez les preuves. Nous avons été déboutés de nos 162 demandes de brevets sur le génôme porcin. Maudits hippies. Palin en 2012!»
C’est dans ces termes que Hugh Grant, président directeur général de la compagnie agroalimentaire Monsanto, et homonyme de l’acteur emblématique de la coupe champignon dans les années 90, mettait un terme à trois ans de travaux acharnés, accomplis en secret dans cette île isolée. Barbeau encaissa le choc.
- Des mauvaises nouvelles, les barniques?, lui demanda le guerrier, la langue bleuie par le popsicle.
- Très mauvaises, répondit Barbeau. Merci, Luke Obama Massi Dengo Mwanbu.
Et Barbeau marcha lentement vers le sommet de la butte, à la lisière de la jungle, où s’élevaient sa cabane et son laboratoire ultrasecret, et où vingt-quatre cochons transgéniques grognaient de joie en se roulant dans la bouette, ignorants de leur sort.
Ce n’est qu’au milieu de la nuit que le scientifiqe réalisa que le télégramme n’évoquait aucunement son rapatriement. La compagnie, pour éviter d’ébruiter ses recherches rendues inutiles, était bien capable de le laisser croupir pour toujours sur cette île perdue. Elle savait très bien que sa peur maladive de l’eau lui interdisait, en plus de la vie sexuelle favorisée par une hygiène normale, le long et hasardeux trajet en pyrogue. Sans l’hélicoptère qui l’avait amené là, il était pris au piège.
* * *
Le lendemain, Barbeau informa Luke Obama Massi Dengo Mwanbu qu’il lui cédait le troupeau de cochons, sauf quatre ou cinq bêtes qu’il souhaitait garder pour l’élevage. La tribu ravie organisa un grand barbecue le soir même. C’est en les voyant se régaler de jambon à l’ananas et de popsicles autour du feu, et en voyant les emballages de popsicles s’embraser comme des lucioles, que Barbeau eut une idée.
Après une nuit agitée, le scientifique examina ses options. Les porcs n’étaient pas les seuls animaux à gambader autour du labo. Au fil des années, Barbeau avait aussi acquis trois chèvres, un vieux gorille inoffensif et quelques lémuriens. Pendant que les villageois se tapaient tous Twilight sur l’unique télé du village, il se mit au travail dans le labo.
Ses premiers essais furent plus ou moins concluants. Les chèvres à qui il avait implanté des gênes de jasmin et de léopard des neiges ne développèrent aucune caractéristique digne de mention, à part une tendance marquée à se frotter partout et à décocher des œillades ravageuses à tout mâle qui s’approchait à moins de dix mètres, peu importe son espèce. Cela amusait beaucoup les Popocaoui, mais effrayait le gorille.
Les lémuriens, par contre, une fois croisés avec des termites et des betteraves, développèrent une intelligence exceptionnelle. Souvent, Barbeau rentrait de sa marche quotidienne et constatait qu’ils avaient fait le ménage du bureau, ou encore amélioré son système de classement. Leur seul point faible semblait être une étrange fixation sur le siège des toilettes : si Barbeau avait le malheur de le laisser levé, comme à son habitude, il retrouvait à son retour ses notes couvertes d’urine, ou sa cafetière profanée d’odorante façon. Barbeau songeait alors à son ex-femme, un brin nostalgique.
[...] Où elle chiale, chipote, batifole, butine, s’épanche et s’épivarde. « Génétique (première partie) Génétique (deuxième partie) 11 décembre 2009 Texte présenté au Cabaret des Auteurs [...]