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Mourir à volonté

17 mai 2007

Tracy Latimer. Sue Rodriguez. Manon Brunelle. Charles Fariola. Marielle Houle. Chantal Maltais. Autres à venir.

Ces histoires me rentrent dedans, surtout les familiales. J’essaie de me mettre à la place de quelqu’un qui s’apprête à tuer. Pas n’importe qui : une personne qu’il aime. Pas dans un mouvement de colère ou de jalousie : pour la délivrer. La dose d’amour, de désespoir, de sang-froid nécessaire. J’ai mal au coeur. Mais je comprends.

D’un autre côté, je partage les réserves d’organismes comme Dystrophie musculaire Canada. Dans une ère individualiste, l’amour, le désespoir et le sang-froid peuvent être un cocktail dangereux. Est-ce qu’elle voulait vraiment en finir avec l’existence, votre grande fille handicapée et souffrante, ou c’est vous qui, un jour, après la 5000e couche, avez atteint l’extrême limite de votre abnégation?

Je suis écoeurée que le débat ressurgisse à tous les deux ans. Selon ce site, l’appui au suicide assisté était de 55% en 2002 (d’après un sondage de Compas), il est monté à 79% au Québec pendant l’affaire Manon Brunelle. (Mais, ça n’a aucune pertinence: le Québec ne peut pas changer le droit criminel). Pourquoi le projet de loi est mort au feuilleton? Pourquoi on débat encore?

Dans un monde idéal, le droit à une mort digne serait inscrit dans la Charte, supervisé par l’État. Un ange de la mort avec un MD dans son titre volerait à votre chevet pour vérifier que vous êtes lucide, sans espoir de rémission et soucieux de mourir. Idéalement, aussi, il vérifierait que vous avez fait vos adieux, que vos affaires sont en ordre. Mais on ne vous écoeurerait pas trop avec ça parce que ce serait vous imposer des obligations que les autres mourants n’ont pas. Et au lieu de moyens barbares comme la corde au cou et le sac sur la tête, une petite piquouille vous enverrait dans les vapes et une deuxième enverrait votre esprit rejoindre ce en quoi vous croyez, y compris rien, laissant votre souffrance et votre déchéance loin derrière.

Juriste Respecté prétend qu’il subsisterait encore des meurtres par compassion parce que tous ne se qualifieraient pas pour le suicide étatique. J’imagine, mais à mon avis, les conditions énoncées plus haut engloberaient la vaste majorité des cas. Je ne sais pas pour vous, mais moi je tracerais la ligne pour exclure les personnes qui ne sont pas en mesure d’exprimer elles-mêmes leur volonté de mourir. Qui dit suicide assisté dit suicide, ce qui sous-entend une capacité de concevoir la mort, sa signification, son caractère irréversible et de la choisir comme solution.

Le cas des déprimés sévères est évidemment plus délicat. Mais je ne vois pas pourquoi l’ange de la mort avec le MD dans son titre ferait chier quelqu’un en phase terminale qui est suicidaire parce que déprimé, par opposition à un lucide qui veut mourir! Bottom line, s’il va mourir de toute façon, la marge d’erreur (tuer quelqu’un-qui-n’aurait-peut-être-pas-voulu-mourir-tout-de-suite-s’il-n’avait-pas-été-déprimé), moralement, s’assume. On n’est quand même pas pour le bourrer de Prozac et revenir voir quelques semaines après si sa perspective des choses a changé, au risque de le trouver cette fois-là incapable de s’exprimer.

En attendant, on continue de gaspiller un budget Justice déjà famélique, à poursuivre des gens qui n’ont rien fait de mal, qui n’ont été qu’une simple main à la place de celle du suicidé parce que celle du suicidé tremblait trop, était trop tordue, ne répondait plus. On va continuer, au cas par cas, les membres de la famille arrêtés, menottés, eux déjà hagards, assomés, démolis, la souffrance, le long processus judiciaire, les témoins, ah, c’est drôle, elle témoigne contre moi, je pensais qu’elle comprendrait, le cirque médiatique, les condamnations, l’hypocrisie du processus, tout ça pour des recommandations clémentes de la Couronne, des paroles charitables des juges, des vains appels au législateur (par. 177), des sentences ridicules.

Et cette image qui vaut mille mots: les gestes doux des policiers qui escortent les « meurtriers».

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5 commentaires

  1. Il y a des situations qui sont d’un gris flou peu importe l’angle sous lequel on les observent. Tous les protagonistes ont raison. Tous les protagonistes ont tort. À la limite, la mère qui tue sa fille handicapée parce qu’elle est rendue incapable de mettre de l’amour dans le fait de changer cette 5000e couche le fait encore par compassion, parce qu’il est inadmissible pour cette mère que ce soit une autre personne qu’elle qui soigne sa fille. Sans amour, sans compassion.

    Ton texte m’a bouleversé…


  2. « Les gestes doux des policiers… »
    Ça résume tout.


  3. Ton texte est effectivement assez touchant, et reflète bien ma façon de voir les choses.

    J’ajouterais seulement une nuance importante quand à moi : la nécessité de faire la distinction entre suicide et euthanasie. Le droit à la mort d’une personne souffrante qui n’a pas de perspective de s’en sortir me semble aller de soi. C’est ce que j’appelle l’euthanasie. Par contre assister quelqu’un qui veut mourir parce qu’elle est déprimé me semble moralement moins défendable, et surtout envoi le mauvais signal aux personnes souffrant de maladies mentales.


  4. @catounette: moi c’est ton commentaire qui m’a touchée. J’avais jamais vu les choses sous cet angle.

    @ M to the G: Mais l’euthanasie EST du suicide assisté. Et si tous les autres critères sont réunis (maladie terminale, aucun espoir de rémission, danger de perte de la capacité de s’exprimer, mort imminente) je ne vois pas pourquoi in discriminerait un déprimé sous prétexte que c’est peut-être sa dépression qui parle quand on va accorder ce droit a un autre sous prétexte que lui ne souffre pas de maladie mentale. On s’entend-tu que la personne, même si on la guérissait magiquement de sa dépression, voudrait peut-être (sûrement) mourir pareil avant de perdre toute dignité? Anyway a ce stade la, qui ne serait pas déprimé? Et comme j’ai dit, qu’est-ce que tu veux faire, le mettre sous antidépresseurs jusqu’a ce qu’il meure?


  5. Humm… le visiteur béat reste songeur. C’est rare que je n’ai pas d’opinion, mais là!! Même les arguments sont gris…



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