h1

Samedi de deuil et de joie

20 mai 2007

Torchon dans une main, bière dans l’autre, je digère pensivement le coup, au seuil d’un logis que je ne connais pas. Aujourd’hui, mû par la grande folie de la propriété, Glamour Boy nous quitte pour Centre Sud.

Mon premier réflexe est de chercher du regard les nouveaux repères urbains, puisqu’il perd la montagne. Voilà le mât du stade. Là-bas, le pont. Le stock rentré, grosso modo disposé, on a d’ailleurs plaisanté sur l’opportunité de charger 2$ aux gars qui vont immanquablement venir pisser dans l’entrée en revenant de voir les feux d’artifice. On a plaisanté sur pas mal de choses. Bu pas mal, aussi.

Soit, embrassons notre nouveau terrain de jeu. C’est téméraire: il faut s’ouvrir, être sensible, observer et se taire, ce qui attire immanquablement les gens. Intimité. Heureusement, l’intimité des tiroirs à nettoyer, des armoires à poser et des meubles à monter.

Durant les pauses, de plus en plus longues pour tout le monde, je me farcis la tête d’impressions. Je scrute les passants : monsieur à casquette, la chemise carreautée ouverte sur sa grosse bedaine, jeunes skaters inarticulés, un uni et un rayé, madame habillée « en bicyle » des pieds à la tête pour une simple balade dans le quartier. Quoi? Eux aussi, je vous signale, dévisagent les nouveaux venus, discrètement, au passage. Un moineau suspectement amical se pose pour examiner deux des déménageurs en break et tente, tête penchée, d’analyser leurs propos tour à tour baveux, timides, oiseux, flatteurs.

En manque de montagne, je fixe mon attention sur le règne végétal, la vigne qui monte à l’assaut de ce qui ferait un beau mur d’escalade, l’arbre au milieu de la terrasse, très haut, aux feuilles délicates, qui va être beau vu d’en dessous en toutes saisons. Tout vert l’été, tout jaune l’automne, tout dépouillé l’hiver avec les flocons qui vont nous tomber dessus, entre les caisses de lait multicolores dans lesquelles le voisin d’en haut, pardon, le locataire, met, l’été, ses plantes.

Je me force à embrasser la différence et la nouveauté comme une touriste soûle, ce que je suis: la chaîne de trottoir aussi agréable au mois de mai que la terrasse précocement ombragée, la terrasse précocement ombragée qui va être plus agréable que la chaîne de trottoir au mois de juillet, les deux adolescentes court-vêtues, outrageusement maniérées, de véritables drag queen girls, qui balancent des hanches devant nous, tandis que nous marchons chez le sympathique tandem pré-parental pour aller manger les restes du shower de l’imminent bébé, l’enfer qui est le salaire de mes péchés selon la célèbre église à l’enseigne clignotante, les quêteux qui ne sont pas humbles ni contrits et qui t’envoient chier quand tu les ignores.

Nous soupons sur une autre terrasse et j’aimerais refermer mes hublots, abaisser mes antennes, mais je ne peux pas. Un chat hagard perçoit de mystérieux phénomènes dans la maison centenaire, une araignée surfe longuement sur son fil, qui n’est relié à rien du tout selon mes frénétiques mouvements tout autour d’elle, Vénus a tissé une alliance occulte avec la Lune. Je ne métaphorise pas, littéralement, avez-vous déjà vu l’étoile du berger scintiller aussi près du croissant? On dirait le drapeau turc. J’obsède. Les deux astres dits féminins sont définitivement bizarres. Question de me calmer l’esprit, on me parle pic-bois fous, nids de guêpes et chauve-souris. Je me rends utile en aidant la future maman à enfiler des bas, ce qui n’est pas évident quand la vie en gestation depuis huit mois te bloque le chemin.

Les hélicoptères se croisent au-dessus de nos têtes. Police, médias, peut-être l’armée, on ne sait jamais, on n’a pas écouté les nouvelles de la journée. Quant au phare de ville, il nous éclaire sereinement, là-bas dans l’ouest, son faisceau ici très bas, au ras des nuages.

Je suis triste parce que Glamour Boy, ce soir, pour la première fois depuis longtemps, ne s’endormira pas à 350m de chez moi. Je suis déçue parce que j’ai manqué l’envol de mes ballons de fête depuis la fenêtre du loft maintenant déserté où a eu lieu l’ultime party. Je suis lasse parce qu’en revenant à pied avec un autre Plateaunicien, je trouvais que j’avais trop de foules différentes à traverser, paumés, homosexuels, étudiants, touristes américains, pitounes chromées, avant de retrouver ma faune à moi: les petites familles, les vieillards furtifs et enfin, les pitounes moins chromées, maladroites, les fashionably too late, peut-être. Celles dont les compagnons, au cheveu moins gominé, ne crient pas comme des cons. Ils s’en vont tout de même rejoindre les autres, sur le boulevard sinistré.

Moi, je m’en vais me coucher.

Tristesse, déception, lassitude à part, j’ai tout de même dans la face un sourire repu. C’était une belle journée bien remplie, menus travaux, soleil, ouverture, plaisir, beuverie et volutes en bonne compagnie. Et ça ne fait que commencer puisque l’été nous a éclaté en pleine gueule comme un vieux ballon de fête, une bulle de plastique d’emballage, l’annonce d’un départ. Comme les lilas dont le concierge a placé une brassée au pied de l’escalier, qui prolongent mon sourire jusqu’à mon troisième étage, jusqu’à ma fenêtre de salon où la montagne se tait avec empathie.

Publicités

2 commentaires

  1. Décidément, même établi à l’ouest de Lasalle, je demeure un amant de Montréal.


  2. Dis-moi pas que t’es un défusionné en plus? 🙂

    Hey, t’as-tu des congés décompressés (whatever), cet été? On pourrait se timer quelque chose pour te permetttre de « downtowner » un brin.



Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :