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Éléonore et les papillons

3 mars 2008

Texte présenté aux Auteurs du dimanche le 17 février 2008. Thème: «Amour». Les plus observateurs noteront une phrase et une expression recyclées de ce billet. Je suis vachement écolo.

Nous nous sommes rencontrés en cette saison équinoxalement équilibrée où la chlorophylle recommence à investir dans le végétal et où les volatiles de tout acabit, fraîchement revenus ou encore plus fraîchement jamais partis, chient de nouveau sur nos balcons en pioupioutant sans retenue leur instinct apparemment pressant de se frotter le cloaque.

Assise sur un banc de parc, je lisais en affichant clairement le titre de mon livre, ainsi que mes jambes, dans une entreprise urbano-intello-printannière typique. C’est alors que, debout devant un gros objet métallique que les designers urbains trouvaient conformes aux normes de la modernité en 1972, tu retroussas symétriquement en ma direction la commissure de tes lèvres charnues en un arc-de-cercle socialement significatif.

Tu étais vêtu de façon à suggérer une saine appartenance à la société de consommation, doublée d’une autocritique face à la nécessité de t’en distancer. Tu étais coiffé de manière à refléter une hygiène capillaire irréprochable assortie d’un souci d’avoir l’air de t’en foutre. Tu mesurais un mètre quatre-vingt quinze et arborais plusieurs caractères sexuels secondaires recherchés, tels que des épaules larges, une pilosité domestiquée, et une pomme d’adam. Le tout pour qui pense généralement en termes de « package » laissait présager un organe viril d’appréciables proportions.

Tu optas pour une approche directe, franche et pertinente, en me tendant la main. « Bonjour, dis-tu, moi c’est prénom populaire en 1980 mais pas assez pour que tu conclues que ma mère est une kétaine finie qui passe ses après-midis à écouter des soaps» et j’en fus franchement ravie car quoi de plus repoussant, au stade du fantasme-test initial, que de s’imaginer devoir éventuellement au lit gémir un prénom laid.

-Moi, c’est Éléonore, répondis-je en me redressant et en offrant stratégiquement au faisceau de tes iris de couleur recherchée un sillon mammaire suffisant pour déclencher dans ton cerveau une série de visions destinées à t’encourager à aller plus loin, un effet hormonalement optimal et démographiquement prévisible.

Ici, pour se représenter la scène, il serait peut-être bon d’évoquer une divinité grecque somme toute mineure, imberbe, obèse, et ceinte d’une couche, fendre l’air en semant l’effroi chez les pigeons et en tirant des flèches dans notre direction au mépris de la statistique et de la réglementation du Plateau Mont-Royal.

C’est avec joie que je te cédai après quelques battements de cils ces sept chiffres que je loue pour aussi peu que 49,95$ par mois. Tu ne tardas pas à m’appeler et à me procurer par l’oreille des petites nausées pas désagréables. Tu voulais me revoir. Pour notre premier rendez-vous, tu m’emmenas voir un spectacle d’Esbroufe, un nouveau groupe très populaire, sans toutefois que ce succès ne s’aventure loin des toupets irréprochables de la marge bien-pensante.

Il y avait foule. Les gens se secouaient de façon rythmée et agrémentaient le tout de mouvements de leurs membres plus ou moins en lien avec les sons émis par le groupe, selon leur degré d’expérience dans ce genre d’exercice. Des nymphettes nubiles affichaient leur condition d’êtres sexués face à un chanteur indifférent, un clavieriste entreprenant et un guitariste suant et tumescent. Des accords néo-seventies post-pop planant mâtinés de machines et des relents de swing formaient une trame propice à l’absorbtion de gin tonics. Ceux-ci eurent sur nous l’effet désinhibant escompté. Nous crûmes conséquemment bons d’enrouler nos langues l’une autour de l’autre dans un mouvement giratoire répétitif et assorti d’onomatopées de type « mmmmmmm ». Ce fut le début.

Nous nous entendions à merveille. Je me voyais déjà, lors des fêtes de fin d’année, libérée des interrogations apocalyptico-bienveillantes de matantes à la moustache foncée. Tu me maniais avec un mélange efficace d’égards et de dérision. Tu me tenais la porte. Tu me tenais mes sacs. Tu me tenais par la barbichette. Tu me tenais la main. En plus de tenir, tu dégageais. Surtout des phéromones. Sous l’effet de ces efficaces particules chimiques, mon cerveau et ma moëlle épinière sécrétaient des endorphines. Et je me sentais bien. Mon cerveau sécrétait de la sérotonine. Et je me sentais heureuse. Mes ovaires secrétaient de la testostérone. Et je me sentais… Après avoir attendu le délai requis pour que tu ne me perçoives ni comme une guedaille, ni comme une prude, nous échangâmes enfin nos fluides corporels.

Au début, tout allait bien. Plus d’un voisin évitait sur le palier de croiser mon regard, gêné sans doute de m’entendre gémir toutes les nuits ton prénom populaire en 1980 mais pas assez pour que je conclues que ta mère est une kétaine finie qui passe ses après-midi à écouter des soaps, ainsi que d’autres gémissements génériques et inarticulés simplement destinés à souligner le bien-être génital, paragénital et affectif provoqué par nos soubresauts (et particulièrement ton fameux « truc des jointures »). Le sexe et le moral étaient bons. Main dans la main, nous gambadions vers l’arc-en-ciel, celui peint à la cacanne sur une murale du quartier, destinée à insuffler dans l’âme de la jeunesse locale la joie invincible d’être de plein de races différentes et de dire non à la drogue.

Mes amis t’appréciaient. Nous faisions des projets. Je me sentais moins insatisfaite de mon image corporelle et c’est sans trop de boules qui font mal à l’estomac que je pouvais te surprendre à lorgner d’un regard appréciateur le cul de passantes chronologiquement postérieures à moi-même.

Puis un jour tu m’as dit que tu étais fatigué de m’entendre disséquer chaque fait sans jamais me laisser emporter par l’émotion. Que tu me trouvais trop cérébrale. Hyperanalytique. «Ben que trop dans ta tête, tabarnak» furent tes mots exacts et ultimes. Ce fut la fin.

Maintenant je suis seule.

Je me surprends parfois à rêver d’un nouveau toi. Et surtout d’une nouvelle moi. Une moi normale. Une moi qui saura me laisser émouvoir par les papillons de l’amour, qui les suivra dans leurs extravagantes vrilles. Au lieu de les étudier de près, de très près, de trop près, jusqu’à les épingler dans une boîte sans le faire exprès.

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5 commentaires

  1. Quel texte accrocheur…

    Vous avez du talent, chère dame! 🙂


  2. Superbe texte. Ça vaut la peine de passer par ici de temps en temps pour tomber sur un écrit comme ça! Un très beau travail d’écriture.


  3. Ce que j’aimerais avoir écrit ça! Génial, ce texte.


  4. L’histoire finit mal…mais quelle belle histoire! Un peu trop analytique à mon goût (eh! on parle de l’amour!) mais…c’est toi!
    On veut savoir pour le truc de jointures.


  5. J’aime particulièrement ta manière bien personnelle de mêler ton érudition à un vocabulaire familier. C’est très inspirant 🙂



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