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Déneigement

2 avril 2008

Texte présenté au Cabaret des Auteurs du Dimanche le 30 mars 2008.
Thème : « déneigement ».

Jérémy Dessureaux-Loiselle émergea de la sortie J du tunnel Plateau Sud-Est numéro 4, coin Cartier et Laurier. Partout, on ne voyait qu’une immense étendue blanche enserrant les immeubles jusqu’à leur deuxième étage. Jérémy soupira de découragement. On n’était que le 30 mars. Il restait donc pas moins de 6 semaines avant le printemps, la nouvelle échéance ayant été adoptée pour faire comme les Américains par le gouvernement pragmatique du jeune Trudeau – Alexandre – en 2030.

Désorienté, Jérémy consulta sa position sur l’écran de son I-Toutte. « Vous êtes à 142 mètres de votre domicile» sussurra la voie électronique de son appareil. Rassuré, Jérémy règla la voix du I-Toutte à « moins cochonne » et commença à se traîner en direction de chez lui. Passant devant un des rares détecteurs publicitaires de mouvement épargnés par la neige, il fut assailli par une projection holographique d’acrobates et de cracheurs de feu qui se démenaient pendant que les mots « Québec 2058 » tourbillonnaient en arrière-plan. « Y vont-tu nous lâcher avec leur estie de 450e », bougonna Jérémy, chauvin, mais surtout déprimé.

Au passage, Jérémy plongea une main dans sa poche et jetta quelques carottes au troupeau de chevreuils qui traînaient devant le dépanneur Laurier. En effet, les braves bêtes trouvaient les ruelles du 514 passablement plus utiles pour se protéger du vent et de la neige que les épinettes malingres des Laurentides. Ils avaient donc profité du réseau routier rendu inaccessible aux véhicules et traversé la Rivière des Mille-Îles et la Rivière des Prairies, complètement gelées sur 12 pieds de profondeur, pour se répandre dans toute la ville.

Jérémy progressait péniblement vers chez lui, tâchant de profiter des endroits où la pisse de chevreuil avait fait fondre la neige. Finalement, exténué, il parvint jusqu’à ce qui était, l’été, un haut de duplex, frappa à la fenêtre du salon, l’ouvrit, et l’enjamba. Sa copine, Rania était déjà rentrée. Jérémy l’avait rencontrée dans le cadre du programme de parrainage « Flocons et Merguez», soi-disant destiné à aider les immigrants du Maghreb à s’adapter à l’hiver. En fait, le programme visait carrément à les attacher au Québec de façon à ce qu’ils ne repartent pas chez eux. Leurs compétences étaient désormais indispensables dans une nation où la Grande Grève Étudiante de 2016-2021 avait scrappé les connaissances de toute une génération, au nom bien sûr du droit à l’éducation.

Jérémy était à peine entré qu’un « bang, bang, bang » insistant se fit entendre. Il provenait de la trappe d’accès de la locataire du rez-de-chaussée, Mâme Cliche. Comme toutes les personnes habitant au rez-de-chaussée ou dans un semi-sous-sol, Mâme Cliche restait clouée chez elle tout l’hiver. Le gouvernement s’était contenté de faire installer une trappe vers les étages supérieurs pour les situations d’urgence. Tout ce beau monde était ravitaillé deux fois par semaine en nourriture et en produits de première necessité par un organisme qui fournissait aussi des services sexuels afin de garantir la paix sociale, et qu’on appelait donc communément la « Ploplotte roulante ».

Jusqu’ici, Mâme Cliche n’avait pas abusé de son droit de sortie. Elle ne s’en était prévalue que deux fois: une fois pour aller passer les Fêtes chez sa bru et une autre fois en février, pour le traditionnel bingo de mi-hiver. Intrigué, Jérémy ouvrit la trappe. Mâme Cliche se hissa dans leur salon à la vitesse de l’éclair, son teint verdâtre coloré de rose par l’excitation, ce qui faisait un espèce de brun, quand même assez seyant.

-Jérémy! Radia! Écoutez ça! Elle brandissait son I-Toutte, où l’hologramme d’une jeune femme en collants fleurs-de-lys, emblême bien reconnaissable des messages gouvernementaux, attendait poliment que l’on presse « jouer de nouveau ». Le jeune couple se rapprocha tandis que la voisine actionnait l’appareil d’un doigt tremblant :

« … et c’est pourquoi, décrètait la voix du premier ministre, demain le 31 mars, toute la population valide sera mobilisée pour une immense corvée de déneigement. Chaque citoyen sera responsable de l’enlèvement d’une certaine quantité de neige, en fonction de son sexe, de son âge, de sa forme physique et de son indice d’estime de soi indexé. Des camions-ski et des hélicoptères thermiques viendront se poster à 12 629 points différents de Montréal pour recueillir la neige. Les tire-au-flanc seront tirés dans les flancs. Des opérations semblables auront lieu partout à travers le Québec. Soyez prêts dès 7 heures. Fin du message. »

Jérémy n’en croyait pas ses oreilles. Il eut soudain une vision fugace de gazon détrempée, de trottoir, de solidarité partagée. Et pourquoi pas? Pourquoi ne mettraient-ils pas fin au règne interminable de cette saison vindicative en sabotant la source de son pouvoir, ces trois fuckin mètres de neige?

Le lendemain matin à six heures cinquante, Jérémy, Rania et Mâme Cliche étaient au poste, turbopelles à la main, pleins d’espoir. Certains voisins pelletaient déjà le long des immeubles. En attendant les camions et les hélicoptères, ils faisaient des tas au milieu de ce qui allait enfin redevenir la rue. Ça et là, on voyait apparaître le haut d’une fenêtre de rez-de-chaussée et un visage verdâtre et rayonnant. De partout, on entendait le ronronnement des pelles, des jurons enthousiastes et des interjections joyeuses. René-Charles, le voisin primé qui aimait l’hiver, exprimait son mécontentement de voir la saison de ski se terminer ainsi prématurément, mais la menace d’un coup de pelle le fit taire.

Enfin, vers les sept heures vingt, on entendit vrombir un hélicoptère. Aucun camion-ski n’était encore en vue et les congères commençaient à devenir hautes. Enfin, ce premier hélicoptère se posa et les citoyens pelleteurs, partout à travers la ville, entendirent vibrer, sonner, chanter ou gémir leur I-Toutte, signe incontestable qu’un message allait leur être transmis.

Et pour être transmis, il le fut. La voix détestable d’un animateur et imitateur de la Ville de Québec se fit entendre :
-Poisson d’avril, chers Montréalais, hahaha, vous êtes tous bien cutes avec vos petits tas de neige, hahaha, voyons, qu’est-ce que vous faites là, pensiez-vous vraiment qu’on allait venir vous sortir de votre marde blanche, pas du tout, pour une fois que vous pouvez pas péter plus haut que le…

Le reste de son message se perdit dans un hurlement car les 12 personnes les plus proches, dont Jérémy, ainsi qu’un chevreuil, s’étaient introduits dans l’hélicoptère afin de péter la yueule au plaisantin. Celui-ci porta plainte pour voies de fait et les pauvres citadins bernés furent condamnés à six mois de prison. Leur avocat plaida avec beaucoup de brio que cet emprisonnement les empêcherait de jouir de l’été et constituait donc une peine cruelle et inusitée, mais le juge, malheureusement, se montra aussi impitoyable que l’hiver l’avait été.

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4 commentaires

  1. hahahahhahahaahha
    Ils en ont dit quoi au Cabaret des Auteurs du Dimanche? Tu as eu droit à une foule déchaînée qui applaudit à s’en briser les pognets et qui lance des soutien-gorges sur la scène?


  2. Non, au lieu de les lancer, ils se servaient de leurs soutien-gorges pour panser leurs poignets brisés, ces ingrats.


  3. Excellente histoire! J’adore!


  4. J’ai ri très bruyamment, seule dans mon salon, à la lecture de ton texte.
    Tu es décidément géniale tu sais.
    Merci!!



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