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Décalage

15 mars 2009

Texte présenté au Cabaret des auteurs du dimanche le 15 mars 2008. Thème: « Décalage ».

C’était un beau samedi de septembre à Boucherville. Dans la cuisine de Simone Beaulieu et Richard Paré, au 28 de la rue des Explorateurs, tout était calme. On n’entendait que le lointain vrombissement d’une tondeuse, le martèlement régulier du pilon avec lequel Simone pilait des patates pour le pâté chinois, et les cris de terreur du peuple miniature prisonnier de la thermopompe.

Constance Beaulieu-Paré, 8 ans, préparait un travail scolaire à la table de cuisine. Elle faisait de temps en temps une grimace à Justine, sa petite sœur de 9 mois, installée dans sa chaise haute. Richard surgit soudain dans la cuisine. Il était vêtu de sa salopette spécial bricolage et semblait agité.

« As-tu vu mon tournevis ? », demanda-t-il à Simone.
-Je te l’ai dit, du pâté chinois, répondit celle-ci en brassant le steak haché qui brunissait dans le chaudron.
– J’en ai besoin pour solidifier les tablettes de l’établi, reprit Richard, tripotant sa poche de salopette avec fébrilité.
– S’il en reste, je t’en mettrai dans un tupperware pour ton lunch, promit Simone avec bienveillance.
-Non, j’ai regardé et il n’était pas là, dit Richard.
– Oh, je dirais dans une demie-heure, quarante-cinq minutes répondit Simone.

Bébé Justine profita de l’occasion pour enlever sa suce de sa bouche et déclarer d’un ton sentencieux qu’Hillary Clinton semblait adopter une interprétation assez conservatrice de la convention de Genève, reprenant un thème exploité maint fois en débat oratoire au Centre de la petite enfance « Les Petits Renifleurs de Pelouses Toxiques » . « Maman, le bébé parle », annonça gravement sa sœur Constance en extrayant un popsicle de son oreille. Son travail portait sur « nos amies les asperges », et, de toute évidence, elle avait de la difficulté à se concentrer.

-Chérie, je te l’ai dit, tu es trop petite pour te servir de l’ouvre-boîte électrique, dit Simone en approchant les deux cannes de maïs, celui en crème et celui en grains, de l’engin. Celui-ci, de ses tentacules visqueux, se saisit de sa nourriture de prédilection et commença à dévorer le dessus des cannes dans un affreux bruit de ferraille, projetant des étincelles dans les lunettes de sûreté de Simone.

La petite Justine se mit à pleurer. Richard la prit dans ses bras et commença à faire les cent pas avec elle pour la calmer.

-Penses-tu que Trudel me passerait un tournevis pour l’après-midi?, demanda-t-il à Simone.
– Mais c’est ton tour d’aller à la rencontre parents-professeurs, répondit Simone.
– Ah, j’suis sûr qu’il a oublié la shotte de la ponçeuse pétée, ça fait fait 5 ans, répliqua Richard.
– Parce que j’y ai été les deux dernières fois l’année passée, trancha Simone.

Tenant toujours le bébé dans ses bras, Robert sortit et se dirigea vers chez le voisin. Simone finissait de piler les patates. Constance tournait les pages d’un magazine culinaire pour trouver les plus belles photos d’asperges susceptibles d’illustrer son travail. L’ouvre-boîte éructa avec satisfaction et Simone, retirant ses lunettes de sûreté, plaça les cannes ouvertes près de la lèchefrite et acheva de piler les pommes de terre.

On sonna à la porte. Un homme cravaté tenant par la main un petit garçon aux oreilles décollées se tenait sur le seuil, l’air affable.

-Avez-vous déjà entendu parler de l’amour de Dieu?, demanda-t-il à Simone.
– Du shampoing, du savon, du liquide à verres de contact et des serviettes sanitaires, dit Simone.
– Je vois que vous avez des enfants. Aimeriez-vous que je vous laisse un peu de documentation pour leur parler de Jésus?, reprit l’homme.
– Pourquoi? Le mien fonctionne encore très bien, répondit Simone.

Le petit garçon fixait avec envie les photos d’asperges étalées sur la table devant Constance. Celle-ci finit par s’en apercevoir. D’abord hésitante, elle s’approcha à petits pas et tendit sa plus belle photo d’asperge, agrémentée du sourire de Ricardo, au petit garçon. Celui-ci commença aussitôt à la dévorer avec gratitude. Quant à Simone, celle-ci cherchait comment se débarrasser de l’importun.

-Puis-je vous demander de mettre cette canne de pâte de tomate dans vos poches et de vous approcher de mon ouvre-boîte électrique?, demanda-t-elle, pleine d’espoir.
À ces mots, le témoin de Jéhovah lui fit un large sourire qui tranchait avec le grumeau de contrariété violet qui venait de lui pousser sur la paupière gauche.
– Pas besoin d’être grossière devant mon fils, protesta-t-il doucement, avant de disparaître en bondissant sur son pogo stick.

Richard revint peu de temps après, tenant toujours Justine, qui tenait le tournevis prêté par Trudel. Replaçant la petite dans sa chaise haute, il disparut dans le garage pendant que Constance débarrassait la table et dressait le couvert. Simone avait monté et enfourné le pâté chinois. Elle vida le lave-vaisselle tandis que du garage montait du bruit et des jurons joyeux.

Finalement, la petite famille s’assit autour d’assiettes pleines de belles portions de pâté chinois fumant qui furent attaquées avec appétit.

– Ce soir, tu t’occupes des filles, dit Simone à Richard. Je veux me faire couler un bain et me faire une petite soirée spa. Il faut que j’essaie mon nouveau savon à la boue de Rhassoul.
– Robert Bourassa a ben mal pris ça, déclara Richard, quand ils l’ont accusé de jeter de l’argent par les fenêtres pour sauver les Jeux Olympiques de 1976.
– Ostie de maire Drapeau, déclara bébé Justine en se tartinant le visage de maïs.
– C’est vrai mon bébé, j’ai un peu moffé l’assaisonnement, répondit Simone avec bonne humeur en saupoudrant généreusement son assiette de bicarbonate de soude.

Ce soir-là, tandis que Simone se prélassait dans son bain et que Richard se tapait un bon Pixar en compagnie de sa progéniture, un courageux commando de Minimini éventra la thermopompe avec le tournevis dérobé. La paix et la justice retombèrent sur Boucherville, ainsi que la nuit et quelques nuages de sauterelles.

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2 commentaires

  1. Bin criss.
    cé toé ça?

    j’ai adoré ton texte aux auteurs 🙂


  2. Merci bien!

    Cé moé, cé moé. Tu peux venir me jaser ça, la prochaine fois. Question que je puisse moi aussi mettre un visage sur la tribune ouèbbe!



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