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Sainte-Flanelle

12 avril 2009

Texte présenté au Cabaret des auteurs du dimanche le 12 avril 2009. Soirée spéciale « Sainte-Flanelle ».

M. Bob Gainey
Directeur gérant, vice-président exécutif et entraîneur par intérim
Club de hockey le Canadien

M. Gainey,

Je vous écris en espérant m’adresser cette fois-ci à la bonne personne. Le gardien de sécurité du centre Bell est un être taciturne et remarquablement peu doué pour répondre à ceux et celles qui osent l’arracher à son petit écran et à son sac de Doritos. Conséquemment, j’ai déjà perdu un temps précieux à essayer de contacter le commissaire Bettman, ainsi que ce type bien rasé qui, aux dernières nouvelles, est encore propriétaire de votre équipe, du moins jusqu’à ce qu’il la vende à un magnat chinois du porno, ou à Guy Laliberté, ce qui revient un peu au même. Lasse de ces délais indûs, j’ose croire que vous serez en mesure de répondre favorablement à la demande grave et pressante qui me pousse à vous écrire aujourd’hui.

M Gainey, je voudrais aposthasier.

C’est un mot compliqué pour un natif de Peterborough, je l’admets. Laissez-moi préciser ma pensée. M. Gainey, je désire renoncer formellement à ma foi dans la Ste-Flanelle et être dorénavant considérée officiellement comme une athée du Bleu Blanc Rouge. Oui, vous m’avez bien lue.

Je tiens à préciser, M. Gainey, que je ne suis pas, comme vous pourriez le penser, une croyante déçue, éprouvée dans sa foi par vos déboires des dernières années. Non. Je suis plutôt une authentique non-croyante, incapable de feindre plus longtemps un quelconque sentiment d’appartenance. Si vous voulez bien vous donner la peine de consulter les griefs énumérés ci-après, M. Gainey, je suis sûre que vous n’aurez pas d’objection à me délivrer des souffrances morales dans lesquelles me maintient mon appartenance forcée à votre Église.

Grief numéro un : absence de consentement éclairé

Je viens d’une famille de croyants, je dirais même de fanatiques, qui ne m’ont aucunement consultée avant de m’imposer leur croyance dans le Tricolore tout-puissant. À un âge où on n’aspire encore à rien, sauf à ne pas avaler trop de poils de chats en se traînant à quatre pattes, j’ai été baptisée contre mon gré dans le champagne frette d’un ancien bol à salade en argent massif conquis de haute lutte contre les Bruins de Boston. Par la suite, vos étranges et incompréhensibles rituels m’ayant été présentés comme seuls acceptables pour souder mon appartenance au clan, je n’ai jamais eu la lucidité nécessaire pour saisir la portée des autres sacrements qui m’ont été administrés, comme ma première communion forcée en 1986 contre les Flames de Calgary, et ma soi-disant « confirmation » de 1993 contre les Kings de Los Angeles.

Grief numéro deux : atteinte à la qualité de vie

M. Gainey, je ne saurais vous décrire ma frustration de devoir renoncer à mes passe-temps habituels dès qu’une de vos messes est célébrée. Déjà que le jingle obsédant de la Soirée du hockey cause l’insomnie en collant au cerveau telles les jokes de sacoches à Brian O’Byrne, il faut en plus renoncer à se détendre! Impossible de lire avec les clameurs néandhertaliennes qui accompagnent les moindres soubresauts d’un boutte de caoutchouc trop petit pour qu’on le voie, du moins sur ma modeste télé 13 pouces non HD. De plus, il est difficile d’écouter un film tranquillement quand les sirènes se mettent à retentir et les hélicoptères à sillonner mon quartier du centre-ville parce que certains de vos fidèles, crinqués, ont décidé de manifester plus bruyamment que d’habitude leur joie de ne pas encore s’est fait sortir des séries, semant la terreur chez les non-croyants et la prospérité chez Lebeau Vitres d’Auto.

Cette atteinte à ma quiétude ne date pas d’hier. Déjà, à dix ans, sous prétexte d’obéir à votre culte, on m’a souvent arrachée, éperdue et en larmes, du téléviseur devant lequel je ne demandais rien d’autre que d’écouter en paix Anne, la Maison aux Pignons Verts. Je n’ai d’ailleurs jamais compris la pertinence de ce sacrifice, le détail de ses charmantes aventures n’étant pas disponible dans n’importe quel journal le lendemain, contrairement à celui de vos rites fastidieux.

Grief numéro trois : atteinte aux rapports interpersonnels

Souhaitant échapper à la lourdeur de votre dogme, M. Gainey, j’ai recherché l’amitié de gringalets snobs et de nerds soudés à leurs Mac en permanence. J’ai dû finir par m’avouer vaincue, constatant que même les bourgeois finis à grosses lunettes plongés dans du Michel Foucault à longueur de journée succombaient dès que votre cloche retentissait dans le clocher. Je ne saurais vous décrire, M. Gainey, l’ampleur de mon sentiment de trahison, surtout lorsque celle-ci survenait chez moi, quand une faiblesse coupable et un bête esprit de troupeau m’avaient fait synthoniser votre lithurgie. Sourds aux relations humaines, vos conformistes fidèles n’en avaient que pour les commentaires de vos curés. Lorsqu’on annonce à des amis que l’on croit proches qu’on a profité d’un programme gouvernemental pour dépister et avorter un enfant trisomique, il est toujours pénible de se faire « choucher ».

Grief numéro quatre : atteinte à la dignité d’un artiste

Oui, M. Gainey, un artiste. Pour être franche avec vous, mes déboires de conscience ont commencé quand votre Église a laissé Jean Perron, cet artiste dada extraordinaire, pataphysicien dans la droite ligne de Raymond Queneau, auteur de fusions métaphoriques que ne risquerait même pas Boris Vian, se débrouiller seul avec ses détracteurs. Le fait qu’il ait dû payer de sa poche une poursuite pour faire taire ceux qui se moquent de sa façon avant-gardiste et exquise de s’exprimer m’a laissé un goût amer, M. Gainey.

Grief numéro cinq : tactiques de marketing subliminal

Karakas, King, Kaiser, Kitchen, Kurvers, Kordic, Keane, Kjellberg, Kiprussof, Kuntar, Kovalenko, Koivu, Komisarek, Kovalev, Kostopoulos, Kostitsyn, Kostitsyn.

M. Gainey, vous direz aux intérêts alimentaires douteux qui tirent les ficelles dans l’ombre qu’il en faut plus que ça pour me pousser inconsciemment à acheter des spécial K et des Krispy Kremes.

Grief numéro six : atteinte à l’esthétisme

Finalement, M. Gainey, votre ramassis de Slaves à gueules de brutes heurtent régulièrement mes goûts délicats et font aussi peu de cas de mon idéal de beauté que Brian O’Byrne de l’appartenance du filet dans lequel il tire. Déjà que votre logo ressemble à un bol de toilette avec une coche au boutte, il me semble que vous ne devriez pas en rajouter. Il est temps de sévir, M. Gainey, contre les moustaches clairsemées, les coupes Longueil, et dans certains cas, les visages de vos joueurs.

Pour toutes ces raisons, monsieur Gainey, je désire aujourd’hui déchirer mon fanion, quitte à être ostracisée par les trois quarts de la province. Je me suis symboliquement servi pour affranchir cette lettre de mon dollar du Canadien offert en exclusivité chez Métro. Même le sourire promotionnellement rayonnant de Véronique Cloutier ne saurait me détourner de ma démarche.

En espérant recevoir bientôt la confirmation de mon exclusion, je vous prie d’agréer, monsieur Gainey, l’expression de mes sentiments choisis. C’est-à-dire l’urgence, le dégoût, et une pitié, néanmoins bienveillante, à l’égard de ceux et celles qui continuent et continueront sans doute longtemps à vous suivre.

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