Archive for the ‘Webplogues’ Category

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Sainte-Flanelle

12 avril 2009

Texte présenté au Cabaret des auteurs du dimanche le 12 avril 2009. Soirée spéciale « Sainte-Flanelle ».

M. Bob Gainey
Directeur gérant, vice-président exécutif et entraîneur par intérim
Club de hockey le Canadien

M. Gainey,

Je vous écris en espérant m’adresser cette fois-ci à la bonne personne. Le gardien de sécurité du centre Bell est un être taciturne et remarquablement peu doué pour répondre à ceux et celles qui osent l’arracher à son petit écran et à son sac de Doritos. Conséquemment, j’ai déjà perdu un temps précieux à essayer de contacter le commissaire Bettman, ainsi que ce type bien rasé qui, aux dernières nouvelles, est encore propriétaire de votre équipe, du moins jusqu’à ce qu’il la vende à un magnat chinois du porno, ou à Guy Laliberté, ce qui revient un peu au même. Lasse de ces délais indûs, j’ose croire que vous serez en mesure de répondre favorablement à la demande grave et pressante qui me pousse à vous écrire aujourd’hui.

M Gainey, je voudrais aposthasier.

C’est un mot compliqué pour un natif de Peterborough, je l’admets. Laissez-moi préciser ma pensée. M. Gainey, je désire renoncer formellement à ma foi dans la Ste-Flanelle et être dorénavant considérée officiellement comme une athée du Bleu Blanc Rouge. Oui, vous m’avez bien lue.

Je tiens à préciser, M. Gainey, que je ne suis pas, comme vous pourriez le penser, une croyante déçue, éprouvée dans sa foi par vos déboires des dernières années. Non. Je suis plutôt une authentique non-croyante, incapable de feindre plus longtemps un quelconque sentiment d’appartenance. Si vous voulez bien vous donner la peine de consulter les griefs énumérés ci-après, M. Gainey, je suis sûre que vous n’aurez pas d’objection à me délivrer des souffrances morales dans lesquelles me maintient mon appartenance forcée à votre Église.

Grief numéro un : absence de consentement éclairé

Je viens d’une famille de croyants, je dirais même de fanatiques, qui ne m’ont aucunement consultée avant de m’imposer leur croyance dans le Tricolore tout-puissant. À un âge où on n’aspire encore à rien, sauf à ne pas avaler trop de poils de chats en se traînant à quatre pattes, j’ai été baptisée contre mon gré dans le champagne frette d’un ancien bol à salade en argent massif conquis de haute lutte contre les Bruins de Boston. Par la suite, vos étranges et incompréhensibles rituels m’ayant été présentés comme seuls acceptables pour souder mon appartenance au clan, je n’ai jamais eu la lucidité nécessaire pour saisir la portée des autres sacrements qui m’ont été administrés, comme ma première communion forcée en 1986 contre les Flames de Calgary, et ma soi-disant « confirmation » de 1993 contre les Kings de Los Angeles.

Grief numéro deux : atteinte à la qualité de vie

M. Gainey, je ne saurais vous décrire ma frustration de devoir renoncer à mes passe-temps habituels dès qu’une de vos messes est célébrée. Déjà que le jingle obsédant de la Soirée du hockey cause l’insomnie en collant au cerveau telles les jokes de sacoches à Brian O’Byrne, il faut en plus renoncer à se détendre! Impossible de lire avec les clameurs néandhertaliennes qui accompagnent les moindres soubresauts d’un boutte de caoutchouc trop petit pour qu’on le voie, du moins sur ma modeste télé 13 pouces non HD. De plus, il est difficile d’écouter un film tranquillement quand les sirènes se mettent à retentir et les hélicoptères à sillonner mon quartier du centre-ville parce que certains de vos fidèles, crinqués, ont décidé de manifester plus bruyamment que d’habitude leur joie de ne pas encore s’est fait sortir des séries, semant la terreur chez les non-croyants et la prospérité chez Lebeau Vitres d’Auto.

Cette atteinte à ma quiétude ne date pas d’hier. Déjà, à dix ans, sous prétexte d’obéir à votre culte, on m’a souvent arrachée, éperdue et en larmes, du téléviseur devant lequel je ne demandais rien d’autre que d’écouter en paix Anne, la Maison aux Pignons Verts. Je n’ai d’ailleurs jamais compris la pertinence de ce sacrifice, le détail de ses charmantes aventures n’étant pas disponible dans n’importe quel journal le lendemain, contrairement à celui de vos rites fastidieux.

Grief numéro trois : atteinte aux rapports interpersonnels

Souhaitant échapper à la lourdeur de votre dogme, M. Gainey, j’ai recherché l’amitié de gringalets snobs et de nerds soudés à leurs Mac en permanence. J’ai dû finir par m’avouer vaincue, constatant que même les bourgeois finis à grosses lunettes plongés dans du Michel Foucault à longueur de journée succombaient dès que votre cloche retentissait dans le clocher. Je ne saurais vous décrire, M. Gainey, l’ampleur de mon sentiment de trahison, surtout lorsque celle-ci survenait chez moi, quand une faiblesse coupable et un bête esprit de troupeau m’avaient fait synthoniser votre lithurgie. Sourds aux relations humaines, vos conformistes fidèles n’en avaient que pour les commentaires de vos curés. Lorsqu’on annonce à des amis que l’on croit proches qu’on a profité d’un programme gouvernemental pour dépister et avorter un enfant trisomique, il est toujours pénible de se faire « choucher ».

Grief numéro quatre : atteinte à la dignité d’un artiste

Oui, M. Gainey, un artiste. Pour être franche avec vous, mes déboires de conscience ont commencé quand votre Église a laissé Jean Perron, cet artiste dada extraordinaire, pataphysicien dans la droite ligne de Raymond Queneau, auteur de fusions métaphoriques que ne risquerait même pas Boris Vian, se débrouiller seul avec ses détracteurs. Le fait qu’il ait dû payer de sa poche une poursuite pour faire taire ceux qui se moquent de sa façon avant-gardiste et exquise de s’exprimer m’a laissé un goût amer, M. Gainey.

Grief numéro cinq : tactiques de marketing subliminal

Karakas, King, Kaiser, Kitchen, Kurvers, Kordic, Keane, Kjellberg, Kiprussof, Kuntar, Kovalenko, Koivu, Komisarek, Kovalev, Kostopoulos, Kostitsyn, Kostitsyn.

M. Gainey, vous direz aux intérêts alimentaires douteux qui tirent les ficelles dans l’ombre qu’il en faut plus que ça pour me pousser inconsciemment à acheter des spécial K et des Krispy Kremes.

Grief numéro six : atteinte à l’esthétisme

Finalement, M. Gainey, votre ramassis de Slaves à gueules de brutes heurtent régulièrement mes goûts délicats et font aussi peu de cas de mon idéal de beauté que Brian O’Byrne de l’appartenance du filet dans lequel il tire. Déjà que votre logo ressemble à un bol de toilette avec une coche au boutte, il me semble que vous ne devriez pas en rajouter. Il est temps de sévir, M. Gainey, contre les moustaches clairsemées, les coupes Longueil, et dans certains cas, les visages de vos joueurs.

Pour toutes ces raisons, monsieur Gainey, je désire aujourd’hui déchirer mon fanion, quitte à être ostracisée par les trois quarts de la province. Je me suis symboliquement servi pour affranchir cette lettre de mon dollar du Canadien offert en exclusivité chez Métro. Même le sourire promotionnellement rayonnant de Véronique Cloutier ne saurait me détourner de ma démarche.

En espérant recevoir bientôt la confirmation de mon exclusion, je vous prie d’agréer, monsieur Gainey, l’expression de mes sentiments choisis. C’est-à-dire l’urgence, le dégoût, et une pitié, néanmoins bienveillante, à l’égard de ceux et celles qui continuent et continueront sans doute longtemps à vous suivre.

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Décalage

15 mars 2009

Texte présenté au Cabaret des auteurs du dimanche le 15 mars 2008. Thème: « Décalage ».

C’était un beau samedi de septembre à Boucherville. Dans la cuisine de Simone Beaulieu et Richard Paré, au 28 de la rue des Explorateurs, tout était calme. On n’entendait que le lointain vrombissement d’une tondeuse, le martèlement régulier du pilon avec lequel Simone pilait des patates pour le pâté chinois, et les cris de terreur du peuple miniature prisonnier de la thermopompe.

Constance Beaulieu-Paré, 8 ans, préparait un travail scolaire à la table de cuisine. Elle faisait de temps en temps une grimace à Justine, sa petite sœur de 9 mois, installée dans sa chaise haute. Richard surgit soudain dans la cuisine. Il était vêtu de sa salopette spécial bricolage et semblait agité.

« As-tu vu mon tournevis ? », demanda-t-il à Simone.
-Je te l’ai dit, du pâté chinois, répondit celle-ci en brassant le steak haché qui brunissait dans le chaudron.
– J’en ai besoin pour solidifier les tablettes de l’établi, reprit Richard, tripotant sa poche de salopette avec fébrilité.
– S’il en reste, je t’en mettrai dans un tupperware pour ton lunch, promit Simone avec bienveillance.
-Non, j’ai regardé et il n’était pas là, dit Richard.
– Oh, je dirais dans une demie-heure, quarante-cinq minutes répondit Simone.

Bébé Justine profita de l’occasion pour enlever sa suce de sa bouche et déclarer d’un ton sentencieux qu’Hillary Clinton semblait adopter une interprétation assez conservatrice de la convention de Genève, reprenant un thème exploité maint fois en débat oratoire au Centre de la petite enfance « Les Petits Renifleurs de Pelouses Toxiques » . « Maman, le bébé parle », annonça gravement sa sœur Constance en extrayant un popsicle de son oreille. Son travail portait sur « nos amies les asperges », et, de toute évidence, elle avait de la difficulté à se concentrer.

-Chérie, je te l’ai dit, tu es trop petite pour te servir de l’ouvre-boîte électrique, dit Simone en approchant les deux cannes de maïs, celui en crème et celui en grains, de l’engin. Celui-ci, de ses tentacules visqueux, se saisit de sa nourriture de prédilection et commença à dévorer le dessus des cannes dans un affreux bruit de ferraille, projetant des étincelles dans les lunettes de sûreté de Simone.

La petite Justine se mit à pleurer. Richard la prit dans ses bras et commença à faire les cent pas avec elle pour la calmer.

-Penses-tu que Trudel me passerait un tournevis pour l’après-midi?, demanda-t-il à Simone.
– Mais c’est ton tour d’aller à la rencontre parents-professeurs, répondit Simone.
– Ah, j’suis sûr qu’il a oublié la shotte de la ponçeuse pétée, ça fait fait 5 ans, répliqua Richard.
– Parce que j’y ai été les deux dernières fois l’année passée, trancha Simone.

Tenant toujours le bébé dans ses bras, Robert sortit et se dirigea vers chez le voisin. Simone finissait de piler les patates. Constance tournait les pages d’un magazine culinaire pour trouver les plus belles photos d’asperges susceptibles d’illustrer son travail. L’ouvre-boîte éructa avec satisfaction et Simone, retirant ses lunettes de sûreté, plaça les cannes ouvertes près de la lèchefrite et acheva de piler les pommes de terre.

On sonna à la porte. Un homme cravaté tenant par la main un petit garçon aux oreilles décollées se tenait sur le seuil, l’air affable.

-Avez-vous déjà entendu parler de l’amour de Dieu?, demanda-t-il à Simone.
– Du shampoing, du savon, du liquide à verres de contact et des serviettes sanitaires, dit Simone.
– Je vois que vous avez des enfants. Aimeriez-vous que je vous laisse un peu de documentation pour leur parler de Jésus?, reprit l’homme.
– Pourquoi? Le mien fonctionne encore très bien, répondit Simone.

Le petit garçon fixait avec envie les photos d’asperges étalées sur la table devant Constance. Celle-ci finit par s’en apercevoir. D’abord hésitante, elle s’approcha à petits pas et tendit sa plus belle photo d’asperge, agrémentée du sourire de Ricardo, au petit garçon. Celui-ci commença aussitôt à la dévorer avec gratitude. Quant à Simone, celle-ci cherchait comment se débarrasser de l’importun.

-Puis-je vous demander de mettre cette canne de pâte de tomate dans vos poches et de vous approcher de mon ouvre-boîte électrique?, demanda-t-elle, pleine d’espoir.
À ces mots, le témoin de Jéhovah lui fit un large sourire qui tranchait avec le grumeau de contrariété violet qui venait de lui pousser sur la paupière gauche.
– Pas besoin d’être grossière devant mon fils, protesta-t-il doucement, avant de disparaître en bondissant sur son pogo stick.

Richard revint peu de temps après, tenant toujours Justine, qui tenait le tournevis prêté par Trudel. Replaçant la petite dans sa chaise haute, il disparut dans le garage pendant que Constance débarrassait la table et dressait le couvert. Simone avait monté et enfourné le pâté chinois. Elle vida le lave-vaisselle tandis que du garage montait du bruit et des jurons joyeux.

Finalement, la petite famille s’assit autour d’assiettes pleines de belles portions de pâté chinois fumant qui furent attaquées avec appétit.

– Ce soir, tu t’occupes des filles, dit Simone à Richard. Je veux me faire couler un bain et me faire une petite soirée spa. Il faut que j’essaie mon nouveau savon à la boue de Rhassoul.
– Robert Bourassa a ben mal pris ça, déclara Richard, quand ils l’ont accusé de jeter de l’argent par les fenêtres pour sauver les Jeux Olympiques de 1976.
– Ostie de maire Drapeau, déclara bébé Justine en se tartinant le visage de maïs.
– C’est vrai mon bébé, j’ai un peu moffé l’assaisonnement, répondit Simone avec bonne humeur en saupoudrant généreusement son assiette de bicarbonate de soude.

Ce soir-là, tandis que Simone se prélassait dans son bain et que Richard se tapait un bon Pixar en compagnie de sa progéniture, un courageux commando de Minimini éventra la thermopompe avec le tournevis dérobé. La paix et la justice retombèrent sur Boucherville, ainsi que la nuit et quelques nuages de sauterelles.

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Déneigement

2 avril 2008

Texte présenté au Cabaret des Auteurs du Dimanche le 30 mars 2008.
Thème : « déneigement ».

Jérémy Dessureaux-Loiselle émergea de la sortie J du tunnel Plateau Sud-Est numéro 4, coin Cartier et Laurier. Partout, on ne voyait qu’une immense étendue blanche enserrant les immeubles jusqu’à leur deuxième étage. Jérémy soupira de découragement. On n’était que le 30 mars. Il restait donc pas moins de 6 semaines avant le printemps, la nouvelle échéance ayant été adoptée pour faire comme les Américains par le gouvernement pragmatique du jeune Trudeau – Alexandre – en 2030.

Désorienté, Jérémy consulta sa position sur l’écran de son I-Toutte. « Vous êtes à 142 mètres de votre domicile» sussurra la voie électronique de son appareil. Rassuré, Jérémy règla la voix du I-Toutte à « moins cochonne » et commença à se traîner en direction de chez lui. Passant devant un des rares détecteurs publicitaires de mouvement épargnés par la neige, il fut assailli par une projection holographique d’acrobates et de cracheurs de feu qui se démenaient pendant que les mots « Québec 2058 » tourbillonnaient en arrière-plan. « Y vont-tu nous lâcher avec leur estie de 450e », bougonna Jérémy, chauvin, mais surtout déprimé.

Au passage, Jérémy plongea une main dans sa poche et jetta quelques carottes au troupeau de chevreuils qui traînaient devant le dépanneur Laurier. En effet, les braves bêtes trouvaient les ruelles du 514 passablement plus utiles pour se protéger du vent et de la neige que les épinettes malingres des Laurentides. Ils avaient donc profité du réseau routier rendu inaccessible aux véhicules et traversé la Rivière des Mille-Îles et la Rivière des Prairies, complètement gelées sur 12 pieds de profondeur, pour se répandre dans toute la ville.

Jérémy progressait péniblement vers chez lui, tâchant de profiter des endroits où la pisse de chevreuil avait fait fondre la neige. Finalement, exténué, il parvint jusqu’à ce qui était, l’été, un haut de duplex, frappa à la fenêtre du salon, l’ouvrit, et l’enjamba. Sa copine, Rania était déjà rentrée. Jérémy l’avait rencontrée dans le cadre du programme de parrainage « Flocons et Merguez», soi-disant destiné à aider les immigrants du Maghreb à s’adapter à l’hiver. En fait, le programme visait carrément à les attacher au Québec de façon à ce qu’ils ne repartent pas chez eux. Leurs compétences étaient désormais indispensables dans une nation où la Grande Grève Étudiante de 2016-2021 avait scrappé les connaissances de toute une génération, au nom bien sûr du droit à l’éducation.

Jérémy était à peine entré qu’un « bang, bang, bang » insistant se fit entendre. Il provenait de la trappe d’accès de la locataire du rez-de-chaussée, Mâme Cliche. Comme toutes les personnes habitant au rez-de-chaussée ou dans un semi-sous-sol, Mâme Cliche restait clouée chez elle tout l’hiver. Le gouvernement s’était contenté de faire installer une trappe vers les étages supérieurs pour les situations d’urgence. Tout ce beau monde était ravitaillé deux fois par semaine en nourriture et en produits de première necessité par un organisme qui fournissait aussi des services sexuels afin de garantir la paix sociale, et qu’on appelait donc communément la « Ploplotte roulante ».

Jusqu’ici, Mâme Cliche n’avait pas abusé de son droit de sortie. Elle ne s’en était prévalue que deux fois: une fois pour aller passer les Fêtes chez sa bru et une autre fois en février, pour le traditionnel bingo de mi-hiver. Intrigué, Jérémy ouvrit la trappe. Mâme Cliche se hissa dans leur salon à la vitesse de l’éclair, son teint verdâtre coloré de rose par l’excitation, ce qui faisait un espèce de brun, quand même assez seyant.

-Jérémy! Radia! Écoutez ça! Elle brandissait son I-Toutte, où l’hologramme d’une jeune femme en collants fleurs-de-lys, emblême bien reconnaissable des messages gouvernementaux, attendait poliment que l’on presse « jouer de nouveau ». Le jeune couple se rapprocha tandis que la voisine actionnait l’appareil d’un doigt tremblant :

« … et c’est pourquoi, décrètait la voix du premier ministre, demain le 31 mars, toute la population valide sera mobilisée pour une immense corvée de déneigement. Chaque citoyen sera responsable de l’enlèvement d’une certaine quantité de neige, en fonction de son sexe, de son âge, de sa forme physique et de son indice d’estime de soi indexé. Des camions-ski et des hélicoptères thermiques viendront se poster à 12 629 points différents de Montréal pour recueillir la neige. Les tire-au-flanc seront tirés dans les flancs. Des opérations semblables auront lieu partout à travers le Québec. Soyez prêts dès 7 heures. Fin du message. »

Jérémy n’en croyait pas ses oreilles. Il eut soudain une vision fugace de gazon détrempée, de trottoir, de solidarité partagée. Et pourquoi pas? Pourquoi ne mettraient-ils pas fin au règne interminable de cette saison vindicative en sabotant la source de son pouvoir, ces trois fuckin mètres de neige?

Le lendemain matin à six heures cinquante, Jérémy, Rania et Mâme Cliche étaient au poste, turbopelles à la main, pleins d’espoir. Certains voisins pelletaient déjà le long des immeubles. En attendant les camions et les hélicoptères, ils faisaient des tas au milieu de ce qui allait enfin redevenir la rue. Ça et là, on voyait apparaître le haut d’une fenêtre de rez-de-chaussée et un visage verdâtre et rayonnant. De partout, on entendait le ronronnement des pelles, des jurons enthousiastes et des interjections joyeuses. René-Charles, le voisin primé qui aimait l’hiver, exprimait son mécontentement de voir la saison de ski se terminer ainsi prématurément, mais la menace d’un coup de pelle le fit taire.

Enfin, vers les sept heures vingt, on entendit vrombir un hélicoptère. Aucun camion-ski n’était encore en vue et les congères commençaient à devenir hautes. Enfin, ce premier hélicoptère se posa et les citoyens pelleteurs, partout à travers la ville, entendirent vibrer, sonner, chanter ou gémir leur I-Toutte, signe incontestable qu’un message allait leur être transmis.

Et pour être transmis, il le fut. La voix détestable d’un animateur et imitateur de la Ville de Québec se fit entendre :
-Poisson d’avril, chers Montréalais, hahaha, vous êtes tous bien cutes avec vos petits tas de neige, hahaha, voyons, qu’est-ce que vous faites là, pensiez-vous vraiment qu’on allait venir vous sortir de votre marde blanche, pas du tout, pour une fois que vous pouvez pas péter plus haut que le…

Le reste de son message se perdit dans un hurlement car les 12 personnes les plus proches, dont Jérémy, ainsi qu’un chevreuil, s’étaient introduits dans l’hélicoptère afin de péter la yueule au plaisantin. Celui-ci porta plainte pour voies de fait et les pauvres citadins bernés furent condamnés à six mois de prison. Leur avocat plaida avec beaucoup de brio que cet emprisonnement les empêcherait de jouir de l’été et constituait donc une peine cruelle et inusitée, mais le juge, malheureusement, se montra aussi impitoyable que l’hiver l’avait été.

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Metro-Woman, superhéroïne du transport en commun

3 mars 2008

plan-metro.jpgTexte présenté le 2 mars 2008 aux Auteurs du Dimanche. Thème: « Métro».

Fiiiii-douuu-daaaaa!

« Maudite Assomption de Crémazie de Frontenac! s’exclama Metro Woman. Son rutilant bolide de fonction, une rame MR-73 de neuf voitures, d’une capacité de 1200 passagers, dont 360 assis, s’éloignait sans elle. Je devrai prendre le rutilant bolide de fonction suivant. Voilà qui est fâcheux! »

Résignée à attendre, Métro Woman arpenta le quai en astiquant le M sur sa poitrine et en lissant sa cape. À quelques pas d’elle, une ravissante jeune squeegee émergeait du sommeil sur un banc conçu pour les postérieurs étroits et mal nourris des années soixante. Elle s’appliqua ensuite à ramasser les déjections d’un gros labernois au collier studé avec un exemplaire tout frais du journal Métro.

Comme elle était jeune et jolie, trois agents de sécurité de la STM intervinrent presqu’immédiatement. Sans écouter les protestations de la jeune fille, qui affirmait avec véhémence que hey gros j’m’en allais là pis y en a pu de marde à terre, un des agents lui remit une contravention de 170$.

« Halte-là! s’exclama Metro Woman, provoquant la terreur dans les rangs bleu marine, cette jeune fille est mineure! Vous ne pouvez pas lui donner un ticket de plus de 100$! » En effet, Metro Woman avait dû, dans une vie antérieure, se taper des études en droit. Et déchirant le honteux constat qui violait tant le Code de procédure pénale que la décence la plus élémentaire, Metro Woman sauta gracieusement dans la rame qui venait d’arriver sous les aboiements frénétiques et reconnaissants du labernois.

Apercevant une femme en léotard vert et cape jaune surgir devant lui, Bernard Tanguay, 48 ans, employé de KPMG depuis 1986, commença par poser comme hypothèse qu’il hallucinait. Testant ce postulat à l’aide des principes comptables généralement reconnus, il observa discrètement les autres passagers. Il constata qu’il n’était pas le seul à voir le personnage. Beaucoup de personnes arboraient des mines surprises, voire amusées. Rassuré, Bernard Tanguay, confortablement assis car ayant embarqué à Montmorency, 25 minutes plus tôt, se replongea dans son sudoku.

Pour sa part, Metro Woman n’arborait pas une mine surprise et amusée. Elle arborait une mine contrariée. Horrifiée. Debout à ses côtés, une femme avec une bedaine de cinq mois souffrait discrètement à proximité d’usagers assis sur leur steak (car ayant embarqué, 23 minutes plus tôt, à De la Concorde), qui l’ignoraient discrètement. Dégoûtée, Metro Woman en saisit un par le collet et le souleva de terre :
– Pitié, Métro Woman, supplia Jean-François Gingras, 28 ans, employé d’une compagnie de télémarketing. Je pensais qu’elle était juste grosse! Je le jure!
– Pas de pitié pour les coquins en ton genre!, s’exclama notre héroïne. Sinon, qu’est-ce que ce sera ensuite? Des légions de twits plantés à gauche dans l’escalier mécanique et qui n’AVANCENT PAS?!! Elle le secoua violemment, semant la terreur dans le cœur de tous les usagers assis, surtout les para-514.

À ce moment, le rutilant bolide de fonction de Metro Woman ouvrait ses portes à Berri-UQAM. Notre héroïne fit d’une pierre deux coups en projetant Jean-François Gingras contre les masses obtuses qui fonçaient dans le wagon sans attendre que les autres soient sortis.

–Que cela vous serve de leçon! tonna-t-elle, sa cape flottant derrière elle tandis qu’elle courait poursuivre ses aventures en direction Angrignon. Épargnés par sa fureur, deux quidams à la conscience troublée tremblaient en regardant la jeune femme debout.

– Voulez-vous vous asseoir?, demanda le moins traumatisé des deux.
– Non merci, répondit la jeune femme. Vous savez, je suis juste grosse.

Pendant ce temps, en direction Angrignon, tous les sens de Metro Woman étaient en alerte. Elle avait senti une présence maléfique. Quelques longues minutes d’angoisse passèrent. Mue par un fol instinct, Metro Woman sauta sur le quai à Lionel-Groulx et remonta le long de la rame en courant, bousculant tout sur son passage. Elle sauta dans le troisième wagon juste au moment où les portes se refermaient. En plein milieu de celui-ci se tenait son ennemi juré, l’Homme-Liane. Vêtu de son traditionnel léotard orange vif, le vil et répugnant personnage se tenait comme à son habitude enroulé autour d’un poteau, empêchant ainsi les autres usagers de s’y tenir, du moins, sans le toucher.

– Ainsi, nous nous revoyons, Homme-Liane, lança Metro Woman.
– Tu ne peux pas m’arrêter, présomptueuse pétasse!, rétorqua l’Homme-Liane, tandis qu’un virage faisait vaciller les malheureux usagers privés de point d’ancrage. Je triompherai toujours!
– C’est ce qu’on verra, rétorqua Metro Woman en s’élançant sur lui.

PIF! BANG! POW! Le vide se fit autour de l’héroïne et de son antagoniste, qui, entraînés dans un combat sans merci, roulèrent sur le quai de la station suivante, Charlevoix, nommée ainsi en l’honneur de François-Xavier de Charlevoix, jésuite et historien français arrivé en Nouvelle-France en 1720, qui explora le Mississippi.

L’Homme-Liane tentait d’étouffer Metro Woman avec ses longs bras. Celle-ci luttait de toutes ses forces, craignant une issue funeste. Avisant, soudain une carte de la STM expirée qui traînait sur le sol, Metro Woman la plaqua dans le visage de son ennemi en criant : « Regarde ! Ils ont baissé les tarifs, ce mois-ci ! » Distrait par cette information qui ne devait rien à la réalité mais tout à la ruse, l’Homme-Liane chercha à déchiffrer le tarif sur le petit rectangle de plastique de couleur criarde. Cette hésitation lui fut fatale. D’une brusque impulsion des jambes, Metro Woman envoya le terrible vilain voler sur les rails juste au moment où la rame suivante arrivait.

Quarante-cinq secondes plus tard, ingrats et inconscients, quelques milliers d’usagers se mettaient à jurer, chialer et soupirer en entendant un préposé annoncer au microphone une interruption de service sur la ligne verte.

La population du Métro était saine et sauve. Mais… pour combien de temps ?

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Éléonore et les papillons

3 mars 2008

Texte présenté aux Auteurs du dimanche le 17 février 2008. Thème: «Amour». Les plus observateurs noteront une phrase et une expression recyclées de ce billet. Je suis vachement écolo.

Nous nous sommes rencontrés en cette saison équinoxalement équilibrée où la chlorophylle recommence à investir dans le végétal et où les volatiles de tout acabit, fraîchement revenus ou encore plus fraîchement jamais partis, chient de nouveau sur nos balcons en pioupioutant sans retenue leur instinct apparemment pressant de se frotter le cloaque.

Assise sur un banc de parc, je lisais en affichant clairement le titre de mon livre, ainsi que mes jambes, dans une entreprise urbano-intello-printannière typique. C’est alors que, debout devant un gros objet métallique que les designers urbains trouvaient conformes aux normes de la modernité en 1972, tu retroussas symétriquement en ma direction la commissure de tes lèvres charnues en un arc-de-cercle socialement significatif.

Tu étais vêtu de façon à suggérer une saine appartenance à la société de consommation, doublée d’une autocritique face à la nécessité de t’en distancer. Tu étais coiffé de manière à refléter une hygiène capillaire irréprochable assortie d’un souci d’avoir l’air de t’en foutre. Tu mesurais un mètre quatre-vingt quinze et arborais plusieurs caractères sexuels secondaires recherchés, tels que des épaules larges, une pilosité domestiquée, et une pomme d’adam. Le tout pour qui pense généralement en termes de « package » laissait présager un organe viril d’appréciables proportions.

Tu optas pour une approche directe, franche et pertinente, en me tendant la main. « Bonjour, dis-tu, moi c’est prénom populaire en 1980 mais pas assez pour que tu conclues que ma mère est une kétaine finie qui passe ses après-midis à écouter des soaps» et j’en fus franchement ravie car quoi de plus repoussant, au stade du fantasme-test initial, que de s’imaginer devoir éventuellement au lit gémir un prénom laid.

-Moi, c’est Éléonore, répondis-je en me redressant et en offrant stratégiquement au faisceau de tes iris de couleur recherchée un sillon mammaire suffisant pour déclencher dans ton cerveau une série de visions destinées à t’encourager à aller plus loin, un effet hormonalement optimal et démographiquement prévisible.

Ici, pour se représenter la scène, il serait peut-être bon d’évoquer une divinité grecque somme toute mineure, imberbe, obèse, et ceinte d’une couche, fendre l’air en semant l’effroi chez les pigeons et en tirant des flèches dans notre direction au mépris de la statistique et de la réglementation du Plateau Mont-Royal.

C’est avec joie que je te cédai après quelques battements de cils ces sept chiffres que je loue pour aussi peu que 49,95$ par mois. Tu ne tardas pas à m’appeler et à me procurer par l’oreille des petites nausées pas désagréables. Tu voulais me revoir. Pour notre premier rendez-vous, tu m’emmenas voir un spectacle d’Esbroufe, un nouveau groupe très populaire, sans toutefois que ce succès ne s’aventure loin des toupets irréprochables de la marge bien-pensante.

Il y avait foule. Les gens se secouaient de façon rythmée et agrémentaient le tout de mouvements de leurs membres plus ou moins en lien avec les sons émis par le groupe, selon leur degré d’expérience dans ce genre d’exercice. Des nymphettes nubiles affichaient leur condition d’êtres sexués face à un chanteur indifférent, un clavieriste entreprenant et un guitariste suant et tumescent. Des accords néo-seventies post-pop planant mâtinés de machines et des relents de swing formaient une trame propice à l’absorbtion de gin tonics. Ceux-ci eurent sur nous l’effet désinhibant escompté. Nous crûmes conséquemment bons d’enrouler nos langues l’une autour de l’autre dans un mouvement giratoire répétitif et assorti d’onomatopées de type « mmmmmmm ». Ce fut le début.

Nous nous entendions à merveille. Je me voyais déjà, lors des fêtes de fin d’année, libérée des interrogations apocalyptico-bienveillantes de matantes à la moustache foncée. Tu me maniais avec un mélange efficace d’égards et de dérision. Tu me tenais la porte. Tu me tenais mes sacs. Tu me tenais par la barbichette. Tu me tenais la main. En plus de tenir, tu dégageais. Surtout des phéromones. Sous l’effet de ces efficaces particules chimiques, mon cerveau et ma moëlle épinière sécrétaient des endorphines. Et je me sentais bien. Mon cerveau sécrétait de la sérotonine. Et je me sentais heureuse. Mes ovaires secrétaient de la testostérone. Et je me sentais… Après avoir attendu le délai requis pour que tu ne me perçoives ni comme une guedaille, ni comme une prude, nous échangâmes enfin nos fluides corporels.

Au début, tout allait bien. Plus d’un voisin évitait sur le palier de croiser mon regard, gêné sans doute de m’entendre gémir toutes les nuits ton prénom populaire en 1980 mais pas assez pour que je conclues que ta mère est une kétaine finie qui passe ses après-midi à écouter des soaps, ainsi que d’autres gémissements génériques et inarticulés simplement destinés à souligner le bien-être génital, paragénital et affectif provoqué par nos soubresauts (et particulièrement ton fameux « truc des jointures »). Le sexe et le moral étaient bons. Main dans la main, nous gambadions vers l’arc-en-ciel, celui peint à la cacanne sur une murale du quartier, destinée à insuffler dans l’âme de la jeunesse locale la joie invincible d’être de plein de races différentes et de dire non à la drogue.

Mes amis t’appréciaient. Nous faisions des projets. Je me sentais moins insatisfaite de mon image corporelle et c’est sans trop de boules qui font mal à l’estomac que je pouvais te surprendre à lorgner d’un regard appréciateur le cul de passantes chronologiquement postérieures à moi-même.

Puis un jour tu m’as dit que tu étais fatigué de m’entendre disséquer chaque fait sans jamais me laisser emporter par l’émotion. Que tu me trouvais trop cérébrale. Hyperanalytique. «Ben que trop dans ta tête, tabarnak» furent tes mots exacts et ultimes. Ce fut la fin.

Maintenant je suis seule.

Je me surprends parfois à rêver d’un nouveau toi. Et surtout d’une nouvelle moi. Une moi normale. Une moi qui saura me laisser émouvoir par les papillons de l’amour, qui les suivra dans leurs extravagantes vrilles. Au lieu de les étudier de près, de très près, de trop près, jusqu’à les épingler dans une boîte sans le faire exprès.

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On fait tous du blog business

17 février 2008

On m’a taguée et re-taguée et ce serait vraiment asocial et discourtois de ne pas me plier à cette grande vague de contamination cyclique. Je vais donc vous révéler six choses que vous ne savez pas à mon sujet. Car tel est mon bon plaisir. Je suis comme ça, moi. Généreuse de ma personne. À défaut de ma face. De mon nom. Ou de mon sein gauche.

Six faits inconnus sur Ironica, la blogueuse

Avant de me partir un blogue, je n’avais jamais lu de blogues de ma vie.

Quand un collègue blogue sur un sujet défraîchi sur lequel tout le monde a fini de s’exprimer depuis des semaines ou sur un vidéo que j’ai reçu par courriel en 2006, je suis gênée pour lui.

Dans mon Jardin secret, je cache des poèmes inspirées par le dernier (dernier dernier) garçon qui m’a fait de la peine.

Je connais bibliquement deux des personnes de ma blogoliste. Non, je ne linkerai point.

Je collabore fièrement quoique très rarement à cette province débilo-dada de l’empire rappazhan, née d’un après-midi à la taverne.

Martin Petit m’a demandé de collaborer aux Auteurs du Dimanche. Aujourd’hui, c’est dimanche et je chie des taques.

Et je vais taguer, euh… Richard Martineau, Patrick Lagacé, Dominic Arpin, Nicolas Langelier, Steve Proulx et Carl Charest. Quoi, il faut que j’aille le leur dire? Ah ben pouish alors, non, moi j’aime juste la tag old school où les liens entrants font la job, pas question. Je joue pus. Je stalle la vague de propagation comme Cristine, et je publie les règlements nulle part, ah, c’est comme ça, vous le saviez que j’étais une mauvaise joueuse.

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Rose programme

2 février 2008

Moi je m’en fous que Barbie contribue à scrapper l’image corporelle des petites filles, en autant qu’elle forme des futures citoyennes modèles, qui ramassent le pipi de leur chat et le caca de leur chien.